20111210

La loi Godwin ou le Point break de la discussion

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Peut-on écrire de la poésie après Auschwitz ? C’est en ces termes que dans un article de 1949 intitulé « Critique de la culture et société », le philosophe Adorno, signalait son scepticisme quant à la possibilité de la culture suite à l’abîme ouvert par le totalitarisme nazi.


Sans tomber dans de telles considérations métaphysiques, on peut à sa suite se poser la question suivante : peut-on débattre après Auschwitz ? La loi Godwin semble démontrer que la réponse est loin d’être évidente.

Towards zero

C’est Mike Godwin qui, en 1990, énonça la règle empirique suivante : « Plus une discussion sur Usenet dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison avec les nazis ou avec Hitler s’approche de 1 ». Le nazisme étant considéré comme le Mal n’appelant aucune défense possible, le débat devient impossible dès lors que cette idéologie est assimilée à un élément de la discussion. On dit alors que celle-ci a atteint le point Godwin. Internet devient le terrain privilégié de cette loi en raison de l’interface « sauvage » qu’il représente, avec un internaute désinhibé rarement confronté à un modérateur.

De l’esquive par réduction

Cette loi n’est toutefois pas propre à internet mais au débat public en général, et ce depuis l’immédiat après-guerre. Déjà Leo Strauss, dans Droit naturel et histoire, en 1953, parlait de Reductio ad Hitlerum pour dénoncer précisément une réduction servant de prétexte pour éviter de se confronter au fond d’une pensée. L’insulte suprême sous-entendrait ainsi : « je ne veux pas discuter avec toi car tu es possédé par Adolf ». Cette diabolisation de l’ennemi permet ainsi de le disqualifier moralement (voire théologiquement) et donc de l’écarter de toute discussion rationnelle. L’auteur de l’invective procède alors à une double exclusion de la condition humaine du dialogue, en se posant comme Dieu et en posant l’Autre comme le diable. Paradoxalement, donc, ce procédé est par excellence fasciste (oups) et peut renvoyer à des raccourcis pour le moins simplistes: « Tu es végétarien ? Comme Hitler! Tu aimes prendre ta douche en fredonnant des chants militaires allemands? Comme Hitler!« 

De l’explication par comparaison

Cependant, ce point Godwin soulève d’autres questions, concernant notamment la pertinence de la comparaison historique. Toute comparaison avec le nazisme est-elle irrationnelle et dénuée de sens ? Certains s’y sont essayés avec plus ou moins de réussite. De Hannah Arendt qui compare le nazisme au stalinisme, en les englobant sous le nom de totalitarisme, à Philippe Val pour qui tout ce qui n’est pas pro-israëlien ou pro-américain renvoie « aux heures sombres de notre histoire », en passant par le philosophe Agamben qui compare les camps de rétention des étrangers dans les aéroports aux camps de concentration, nous avons un spectre pour le moins large dont la pertinence est à géométrie variable.

La comparaison peut ainsi se décomposer en trois catégories (lesquelles peuvent parfois se recouper) :
– nous retrouvons la comparaison historique, politique et philosophique qui demande une démonstration rationnelle, et reposant donc sur une épistémologie solide (notamment concernant le concept complexe d’ « analogie ») ;
– la comparaison d’ordre émotionnelle à des fins politiques : il s’agit moins ici de démontrer une similitude que de pointer l’attention sur un danger, d’où l’usage de termes comme « rafles » ou « propagande » ;
– enfin la comparaison d’ordre café du commerce sur le mode obsessionnel paranoïaque, dont les motivations restent assez floues en raison de la logique pathologique qui les motive.

Des perspectives de discussion

Depuis Auschwitz donc, la discussion démocratique n’est pas impossible mais plus difficile, et il faut savoir prendre sur soi pour ne pas céder à l’analogie facile.
Logiquement, les seuls pour lesquels la loi Godwin ne s’applique pas sont les néo-nazis. Pour eux le nazisme n’est pas un point qui clôt la discussion mais au contraire qui l’ouvre. Finalement, il n’y a peut-être que les fascistes qui peuvent discuter sereinement entre eux…