20120218

La Dame de fer

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S’attaquer à Thatcher ? Non mais c’est vrai, quoi. Quitte à faire un biopic, autant prendre un personnage consensuel. Mère Teresa, Nelson Mandela, n’importe qui un tant soit peu rassembleur…


Choisir l’inénarrable Maggie Thatcher, chantre du néolibéralisme économique avec son grand copain Ronald Reagan dans les années 1980, avait de quoi faire frétiller mes naseaux : comment diable Phyllida Lloyd, dont jusqu’à présent seul trônait dans la filmographie un bien piètre Mamma Mia, inspiré d’une comédie musicale elle-même basée sur les chansons d’Abba, allait-elle se sortir d’un sujet aussi casse-gueule ?

Et la réponse est… sans surprise, en s’étalant de tout son long : toc toc badaboum, roulade avant, galipette arrière, vautrage intégral. Cette bonne vieille Phyllida, visiblement effrayée par son personnage, ô combien sujet à controverses, a décidé, maligne comme pas deux, de n’absolument pas parler de politique. Sa Thatcher à elle est une mamie malade, en bout de course, veuve et isolée. Une pauvresse coupée de la réalité, qui palabre encore avec son mari défunt. Et vas-y que, partant de ce présent crépusculaire, on plonge dans de mauvais flashbacks, sans jamais rien creuser.

Phyllida Lloyd, le degré suisse du parti pris cinématographique.

On brosse à grands traits l’ascension d’une fille d’épiciers devenue, sans que l’on ne sache comment, députée, puis ministre, puis présidente de son parti, puis Premier ministre. Et quelle Premier ministre ! La première femme à ce poste dans son pays, d’abord, ce qui n’est pas rien. En soi, cela aurait pu constituer le sujet du film : le féminisme, la difficulté, pour une femme, d’accéder au pouvoir dans un monde d’hommes. Et bien même pas.
Un film politique, alors, sur ses positions conservatrices ? Mais vous n’y pensez-pas, enfin ?! Trop clivant pour une production très mainstream…
La question sociale, au cœur pourtant des années Thatcher ? Balayée par quelques images de mineurs grévistes dont on se demande bien pourquoi ils sont en colère. N’est pas Ken Loach qui veut, certes, mais, très chère Phyllida, personne ne t’obligeait à t’attaquer à Thatcher. Se lancer dans un tel biopic nécessitait, tout de même, d’aborder le bras de fer social et syndical des années 1984-1985. Pourquoi crois-tu qu’on l’ait surnommée la Dame de Fer, que diantre ? Pour ça et pour les Malouines, aussi. La guerre de 1982 avec l’Argentine est à peu près le seul passage plutôt bien traité. Celui où Margaret Thatcher, dans un réflexe très churchillien d’inflexibilité qui plaît à son bon peuple, trouve un regain de popularité lui permettant de demeurer au pouvoir huit années de plus.
Et puis voilà ensuite que, sans qu’on s’en aperçoive, ces huit années sont passées. Margaret, trahie par ses amis, doit démissionner. Zéro émotion dans la scène qui la voit descendre l’escalier de son 10, Downing Street, applaudie par le petit personnel, puis sortir au-devant de la meute des journalistes qui l’attend. En réalité, plutôt du soulagement: le film – une vraie purge – arrive enfin à son terme.

Le biopic, le degré zéro de l’imagination scénaristique.

Qu’en retenir, alors ? Que Phyllida Lloyd est un sacré escroc, nous vendant du Thatcher flamboyant quand elle ne nous délivre qu’un (mauvais) message sur le naufrage de la vieillesse — merci mais Chateaubriand, bien plus tôt, l’avait bien mieux dit —. Cela dit, pourquoi pas. Mais, dans ce cas, autant s’appuyer sur la vie de n’importe quelle petite vieille de n’importe quel pays. Cela en aurait été plus fort, ouvrant plus grand le champ des possibles, plutôt que de toujours rester prisonnier du personnage historique de Margaret Thatcher, qu’elle n’a pas osé utiliser. Quant à Meryl Streep, excellente dans le rôle, évidemment, mais finalement guère surprenante : de même qu’un biopic ne fait pas un scénario, une transformation physique ne fait pas un jeu d’actrice.