20120215

La faim de l’histoire ou la fin des haricots

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La fin de l’histoire paraît une aberration pour le commun des mortels, et pourtant, ne croyons-nous pas tous à cette fin de l’histoire théorisée par Fukuyama ? Ne croyons-nous pas que le marché et la démocratie libérale demeurent l’horizon politique indépassable de l’humanité ?


Il y a de cela quelques années, l’historien Paul Veyne se demandait si les grecs croyaient en leurs propres mythes. Répondant par la négative, il affirmait que si les Grecs ne croyaient pas tous stricto sensu que les couilles d’Ouranos avaient donné naissance à Aphrodite en tombant dans l’océan, il n’en restait pas moins qu’il était impie d’introduire des dieux non reconnus par la cité ou de parodier des rituels. Si différents cultes et différentes cosmogonies peuvent coexister, la piété (eusebeia) demeure une notion fondamentale dans la vie de la cité grecque.

Et nous, croyons nous en nos mythes? Ne faisons-nous pas semblant de ne pas y croire tout en faisant comme si?

Il était une fois la fin

L’un des mythes les plus prégnants de notre époque est sans doute celui de la fin de l’histoire. Il fit l’objet d’une explicitation qui fit grand bruit dans un article de Francis Fukuyama publié en 1989 dans The national interest, puis en 1992 dans un livre intitulé La fin de l’histoire et le dernier homme. La thèse de l’auteur était qu’en gros, depuis la chute du mur de Berlin, il n’y avait plus de quoi tergiverser : l’humanité a cherché son chemin durant plus de 6000 ans mais elle a désormais trouvé sa vocation. Son destin est d’être démocrate libérale. Et désormais elle travaillera dur pour y arriver, quitte à punir ou mettre à mort les mauvais élèves. Le processus est déjà sérieusement entamé : le libéralisme économique permettra de satisfaire les besoins de l’humanité, tandis que le libéralisme politique permettra de satisfaire ses besoins de reconnaissance. Ça y est c’est fini. Il faut juste encore attendre un peu que tout le monde adopte la démocratie libérale. Après on s’emmerdera sûrement un peu mais l’humanité ne sera pas peu fière d’avoir réglé son problème politique.

Dès la parution de l’article, la thèse fit scandale et les moqueries fusèrent de tous bords politiques. La fin de l’histoire, mais enfin mon cher, vous êtes en pleine science-fiction ! L’argument massue avancé par ses adversaires était la permanence des guerres : loin de signer la fin de l’histoire, la chute du communisme réel annonçait le choc des civilisations ! Cette thèse publiée en 1996 par Samuel P.Huntington fit autant de bruit que la première. Notons par ailleurs que les deux hommes furent les élèves du même philosophe néo-conservateur Léo Strauss.

Seulement, au regard de la thèse de Fukuyama, la thèse de Huntington n’est pas en contradiction : celui-là admet que les conflits ne vont pas s’éteindre facilement, il n’en demeure pas moins que la démocratie libérale reste l’ère indépassable de l’histoire dans laquelle l’humanité est rentrée. Mieux, avec Zizek nous pouvons évoquer l’hypothèse que la fin de l’histoire précisément EST le choc des civilisations. La subjectivation ne se faisant plus via la politique, elle se fait par le vecteur identitaire, dernier refuge du symbolique. La quasi totalité de ceux qui balayèrent d’un revers de main les thèses de Fukuyama avaient le défaut de pourtant y adhérer !

Qui en effet ne considère pas le marché et la démocratie libérale comme horizon indépassable ? Nous faisons comme s’il ne fallait pas prendre ce mythe au sérieux, et pourtant sa sérieuse remise en question est formellement réprouvée.

Les contes de ma mère l’oie

La piété moderne demeure une constante qui n’a pas variée depuis celle des grecs. Et pourtant l’histoire n’est jamais rassasiée : si une certaine foi civile est toujours indispensable au maintien de l’ordre, elle finit toujours par s’étioler dès lors que cet ordre n’est plus perçu comme légitime, entrainant dans un scepticisme généralisé les cultes qui maintient celui-ci. Imaginer un nouvel ordre suppose un changement de « cartographie cognitive », et cela prend souvent des générations, mais cet imaginaire constitue une véritable conjuration de la fin des haricots.

La fin des haricots renvoie à deux significations différentes mais complémentaires concernant notre propos : d’une part elle renvoie au fait qu’au siècle dernier, on distribuait dans les internats des haricots aux élèves quand on ne savait plus quoi leur donner en guise de nourriture. Ainsi la fin des haricots, comme la fin de l’histoire, est concevable comme une tragédie : lorsque l’on a plus rien à se mettre sous la dent, on meurt. D’autre part, elle se rapporte aux jeux de société joués en famille où jadis les mises ne se faisaient pas avec de l’argent mais avec des haricots secs : le joueur qui n’avait plus de haricot était éjecté de la partie. Ici encore la fin de l’histoire, comme la fin des haricots, est tragique. Elle peut se résumer par cette triste injonction: on ne joue plus.