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De la Mémoire, de l’Histoire et des Lois

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Le 28 février dernier, le Conseil constitutionnel a censuré la loi visant à réprimer la contestation de l’existence des génocides reconnus par la loi au motif que « le législateur a porté une atteinte inconstitutionnelle à l’exercice de la liberté d’expression et de communication. » (Décision n° 2012-647 DC du 28 février 2012).


C’est vrai que dans une démocratie, la liberté d’expression, c’est un peu important…
Pourtant cette décision qui fait suite à la controverse concernant le génocide arménien, et dont les motivations sont aussi explicites que passées inaperçues dans les médias, risque bien de fissurer tout un pan d’une idéologie qui entend règlementer étatiquement la mémoire et l’histoire.

Des lois mémorielles et de leur constitutionnalité

Une loi mémorielle est une loi interdisant à quiconque de discuter un fait historique sous peine de poursuite. On en dénombre actuellement quatre : la loi du 13 juillet 1990 dite « loi Gayssot », réprimant tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, suivie en 2001, par deux autres qui sont déclaratoires : celle du 29 janvier qui dispose que « la France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 », et celle du 21 mai, dite « loi Taubira » pour la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, permettant aux associations de se porter partie civile pour discrimination, diffamation ou injure. Enfin, celle du 23 février 2005, dite « loi Mekachera », reconnaissant la contribution nationale des rapatriés d’Afrique du nord et d’Indochine. Or il se trouve qu’aucune de ces lois n’a été soumise au contrôle du Conseil constitutionnel avant leur promulgation ! Aucune n’a donc été déclarée conforme à la Constitution dans les motifs ou les dispositifs.

Mais, depuis le 1er mars 2010, l’article 61.1 de la Constitution autorise chacun à soulever l’inconstitutionnalité de la loi devant un juge, ce au motif qu’elle est en contradiction avec les droits et libertés que la Constitution est censé garantir. Autrement dit, la Constitution, de par la liberté qu’elle consacre enfin réellement, sépare la loi de l’histoire comme elle a pu séparer, en 1905, l’Etat de l’Eglise.
Comme le soulignait Madeleine Rebérioux, ancienne présidente de la Ligue des Droits de l’Homme dans l’Histoire (novembre 1990) : « La loi ne saurait dire le vrai. Non seulement rien n’est plus difficile à constituer en délit qu’un mensonge historique, mais le concept même de vérité historique récuse l’autorité étatique. L’expérience soviétique devrait suffire en ce domaine. »

De l’histoire et de la mémoire

On distingue généralement l’histoire de la mémoire. La mémoire est un récit, alors que l’histoire est une enquête. Il existe une histoire de l’histoire mais pas de mémoire de la mémoire. Autrement dit, l’histoire se veut objective et toucher à l’universalité de par une certaine distance critique, acquérant ainsi le statut de science. Cependant, et y compris comme science, elle est le lieu des conflits d’interprétation et peut susciter de nombreux débats. Au contraire, la mémoire est radicalement subjective, elle est liée à la vie, à un paysage d’émotions, à une géographie des corps qui, dans le cas qui nous intéresse, ont souffert. C’est pourquoi il existe autant de mémoires que de groupes humains.

Par conséquent, la tentative de les circonscrire dans un texte est vouée au mieux à faire une liste infinie à la Prévert, au pire, à fournir des armes juridiques pour un combat qui n’a pas lieu d’être.
La loi du 25 février 2005, par exemple, est susceptible de mettre clairement en concurrence, voire en guerre, les mémoires des anciens colons et ceux des anciens colonisés rapatriés.
Plus préoccupant, la mémoire entendue par l’Etat, en opposition à l’histoire des historiens, est toujours liée à une catastrophe d’origine théologique : celle d’un Mal radical ayant réduit à néant les notions même de cause, d’explication, sans parler même de compréhension. Les crimes contre l’humanité qui constituent la mémoire sont inintelligibles mais ils doivent être crus. La mémoire entendue de cette manière devient le temps clos sur lui-même avec le Mal comme fondation. Autrement dit, elle est l’alliance du pire de la tradition grecque (le cycle de l’éternel retour du mythe fondateur, dont les hommes ne peuvent s’échapper) et du pire de la tradition chrétienne (le Mal radical comme fondement de la condition humaine, garant de l’éternelle mauvaise conscience).
Une certaine idée de l’histoire, cependant, n’est pas en reste, prétendant sauver les meubles contre la mémoire et tout ce qu’elle peut charrier d’affect : en se plaçant sur le terrain de l’objectivité, elle nie la singularité et la subjectivité de l’événement, ainsi que le lien entre fait et valeur, ce pour mieux adopter le point de vue du touriste. A cet égard le propos de Nietzsche est édifiant : « De même que le Romain de l’époque impériale devint anti-romain, en regard de l’univers qui était à son service, de même qu’il se perdit dans le flot envahissant des choses étrangères, dégénérant au milieu d’un carnaval cosmopolite de divinités, de mœurs et d’arts, de même, il en adviendra de l’homme moderne qui, par ses maîtres dans l’art de l’histoire, se fait offrir sans cesse le spectacle d’une Exposition universelle. Il est devenu le spectateur jouissant et errant, transporté dans des conditions que de grandes guerres ou de grandes révolutions sauraient à peine changer durant un instant. » (F.Nietszche, Seconde considération inactuelle, §5.)

Et de l’objectivité

L’histoire est sans doute chose trop importante pour être laissée aux historiens. Les romanciers ont d’ailleurs pu parfois saisir beaucoup mieux l’intimité d’évènements que la seule connaissance d’un contexte ne permettait pas d’expliquer. Le roman, La mémoire des vaincus de Michel Ragon, constitue par exemple sans doute l’un des meilleurs livres d’histoire sur l’anarchisme. La puissance de vérité n’est donc pas à chercher dans l’objectivité de l’Histoire contre la subjectivité des histoires mais dans la « qualité du monde » que chaque récit mobilise.
Contre une mémoire théologisée et une histoire désincarnée, il est possible de concevoir ensemble la mémoire et l’histoire, le passé devenant pour la subjectivité présente un futur antérieur, ou une tradition de l’avenir porteuse de différents possibles. Le tableau « Crucifixion et Saints » peint par Fra Angelico en 1442, aussi surnommé « la crucifixion mystique », permet d’illustrer un tel rapport : autour du Christ crucifié sont représentés les fondateurs des principaux ordres religieux, les Pères de l’Eglise, ainsi que les saints liés aux Médicis, au couvent San Marco et à la ville de Florence (Côme, Damien, Laurent, Marc, Jean-Baptiste). Par cette œuvre, Fra Angelico montre, à partir du point de vue de la tradition chrétienne, de l’histoire passée et présente de sa ville, en représentant aux côtés du Christ des personnages qui transgressent la chronologie, qu’un événement (en l’occurrence, la crucifixion) peut être ressuscité subjectivement à partir du peintre, d’une histoire locale, d’une tradition religieuse et du spectateur qui lui aussi expérimente, en répétant différemment l’évènement en question (en l’évaluant et en lui donnant sens). Dans la mesure où ce qui est passé ou mort peut se retrouver dans l’expérience présente, dans ce que Bakounine appelait « l’être intime des choses », alors nous pouvons envisager ce rapport où mystique et matérialisme se rejoignent.