20120423

Dépasser le trauma des histoires

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La vengeance est un plat qui se digère mal…


La violence des traumatismes bouleverse l’ordre des choses, formant comme un trou noir autour duquel va graviter la vie. Vie des civilisations, des Etats et des personnes qui vont devoir composer avec cet inconscient qui resurgit pour le meilleur et pour le pire.

Neil (Jordan), Walter (Benjamin), Giorgio Agamban et les autres…

Le film A vif (Neil Jordan, 2007) est sans doute un film qui illustre à merveille la problématique du lien entre la violence et l’histoire (y compris personnelle) que l’on retrouve dans les philosophies de Walter Benjamin et Giorgio Agamben. A New-York, Erica Bain (Jodie Foster), l’héroïne, rejoint un soir son fiancé. Mais, une nuit, le couple est sauvagement agressé aux abords de Central Park. Erica est grièvement blessée, quant à son compagnon, il n’a pu survivre. Traumatisée, elle ne peut sortir dans les rues de New-York sans éprouver une angoisse insupportable. Dans l’espoir d’y remédier, elle décide d’acheter un revolver. Elle tue une première fois, en état de légitime défense, puis une seconde alors qu’elle aurait pu fuir. La peur qui la paralysait depuis des semaines cède alors la place à une sorte de sérénité jouissive où le sentiment de maîtrise se nourrit d’une pulsion de mort. A chaque fois qu’elle tue un nouvel agresseur potentiel, Erica remonte le fil du temps, jusqu’à son agression, comme pour redonner vie à l’être qu’elle a perdu.

Ne retrouve t-on pas là toute la thématique de la violence divine et justicière chère à Walter Benjamin, une violence détachée du droit, c’est-à-dire ni instituante, ni instituée ?
Ne retrouve t-on pas ici aussi la démarche généalogique d’Agamben consistant à revenir aux seuils de transition historiques en tant que traumas ? En ce sens la violence divine, constituerait une sorte de psychanalyse permettant de remonter à la violence fondatrice du politique (où tout nouvel ordre commence par un meurtre, celui du Père, celui des rois,…) afin de s’en délivrer.

« La violence détachée du droit suppose toute société impossible… »

Dans les journaux, l’individu mystérieux, en l’occurrence l’héroïne, est qualifiée de justicière. Pourquoi ? Les journalistes ne connaissent rien d’Erika, ils ne savent pas qu’elle a été agressée et que son compagnon a été tué. Par conséquent ce n’est pas le motif d’une vengeance légitime qui motive ce qualificatif de « Justicière ». Qu’est-ce qui la différencie de ses agresseurs ? Après tout, la violence d’assassins « communs » ne consiste t-elle pas pour eux, dans certains cas, à remonter à un certain traumatisme ? Qu’est-ce que différencient ces deux violences ? Sans doute l’élément moral, qui permet de discerner et d’évaluer le bien et le mal, le faible et le fort. Erica ne tue que des salauds, dans une sorte de lutte démiurgique entre ange et démon. C’est là une des principales apories des philosophies de Benjamin et Agamben qui ne voient pas que la violence divine recèle un mal tout aussi radical qu’un bien, et qu’en user en bien nécessite d’être à la fois un saint et un héros. La violence détachée du droit suppose toute société impossible : à un moment du film, un témoin est chargé de dresser le portrait robot d’Erika. Il la décrit comme « cadenassée, coupée du monde ». La seule personne avec qui elle communique est le policier chargé de l’enquête (la Loi), qui lui permet de s’échapper en maquillant la scène de crime final (où elle tue les assassins de son fiancé). Et c’est là tout le paradoxe, la violence divine ne peut échapper de l’autodestruction que grâce à la loi et au droit.

S’il est nécessaire de remonter au traumatisme de la violence fondatrice, il s’agit alors de ne pas se faire « happer » par le trauma, il ne faut pas se jeter dedans mais à la fois l’utiliser et lui résister, lutter contre (et entre) l’absorption et l’oubli. N’existe-t-il que la violence divine pour se réapproprier le trauma ?

Ce qui est sûr, c’est que pour le dépasser, la force doit détrôner la violence (privée ou institutionnelle) au profit du droit et de la Justice.