20120625

Le Grand soir

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Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?


C’est une comédie, peut-être, mais du genre désespérée alors. On a beau être averti depuis Mammuth, je ne m’y fais pas: quand je vais voir du Kervern et du Delépine, j’ai dans la tête les sketchs de Groland. C’est-à-dire quelque chose de drôle, pas fin du tout et délibérément caricatural. En un mot qui en fait quatre: « je débranche mon cerveau« . Et j’aime plutôt ça, par les temps qui courent. Là, évidemment, avec Le Grand soir, c’est tout le contraire. Sauf pour la conclusion finale qui, elle, reste la même: j’aime, j’aime et j’aime encore (en dépit d’un début bien longuet quand même, faut avouer).

Pour le reste, le cerveau demeure bien connecté, lui. Ce qui signifie que le film se tient assez solidement. Et même, soyons fous, qu’il vous prend aux tripes à certains moments. Adeptes des idées noires, Le Grand soir est arrivé pour vous! C’est drôle (si j’ose dire) de voir comment Kervern et Delépine parviennent à évoquer la crise, la noirceur sociale, sans tomber ni dans le pathos, ce qui serait ridicule, ni dans l’excès comique, ce qui le serait plus encore. En France, la crise est d’ordinaire traitée sur le ton de la comédie: on en rit puisqu’on la subit. En Angleterre, on le voit avec chaque film de Ken Loach, et on l’a vu récemment avec Tyrannosaur, c’est plutôt du genre plombant, bien que souvent parfaitement réussi.

Ici, c’est un mélange des deux plutôt jouissif, avec un Benoît Poelvoorde et un Albert Dupontel excellents tous les deux, dans des rôles de frères pourtant pas simples du tout: le premier joue Not, le plus vieux punk à chien d’Europe, zonard minable qui s’est exclu de lui-même de la société. Laquelle le lui rend bien depuis. Gentil mais un poil alcoolique (un rôle de composition, donc, pour Poelvoorde), Not ne fait pas grand-chose pour se rendre agréable aux autres. Une sorte d’anarcho-libertaire perdu en plein centre commercial de Bègles, temple de la consommation, pour résumer… Bref, un gars pas franchement à sa place en ce bas monde. Le second, Dupontel pour ne pas le nommer, est lui, de prime abord, tout ce qu’il y a de plus intégré dans cette si jolie société. Vendeur de literie, il porte beau la cravate, et se la joue jeune papa modèle. Le gendre idéal, en somme. Enfin… pour qui s’attend à une petite vie tranquille, bien plan-plan et sans surprise… Car c’est là que la bât blesse: Jean-Pierre – c’est son nom dans le film – ne fait en réalité rien d’autre que d’essayer de surnager au-dessus de la merde ambiante. Son couple part en vrille, son patron est un crétin sans coeur et, bientôt, voilà que le drame arrive… Jean-Pierre se retrouve au chômage. La chute inexorable commence.
Et qu’on ne cherche nul secours du côté des parents. Ceux-là sont de sacrés dingos, incarnés par Areski Belkacem et Brigitte Fontaine (c’est dire!). Ils tiennent un commerce pathétique, La Pataterie, là aussi en pleine zone commerciale déshumanisée. Comme leurs rejetons, mais avec un peu plus de réussite, ils s’échinent juste, et c’est déjà mal, à s’en sortir comme ils peuvent. Pas de place, alors, pour soutenir à bout de bras les deux fistons en perdition. Qu’ils se démerdent.
C’est Not, qui a l’expérience de la rue, qui prend en charge son frérot, rebaptisé Dead, à coups de scarifications sur le front, et de coupe de cheveux plus que hasardeuse – ce qui n’aidera pas à retrouver du travail, mais bon, c’est une autre histoire. « Et comment on fait?« , lui demande ainsi Dead, alias Jean-Pierre, aka Dupontel, dans un grand moment de déprime. « On continue, lui répond Not/Poelvoorde. Avec comme règle numéro un de ne jamais s’arrêter, sinon tu gamberges. »

Bonjour l’ambiance… La suite – c’est à dire la fin du film – est à l’avenant, avec des scènes touchantes, flirtant avec un joli brio entre le rire et les larmes. Les rires quand Not et Dead, en bons pieds Nickelés modernes, s’évertuent à organiser une révolution perdue d’avance. Les larmes, quasi, quand les deux frangins, devant leur père ahuri, lui lancent ce: « T’aurais pu nous prévenir, papa, que c’était dur » qui, à lui seul, résume tout l’objet du film.