20120713

Le sport vaut-il encore une messe?

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Les « Alleluia » ponctuent la liturgie pour glorifier Dieu. Les « Allez machin » résonnent dans les stades pour glorifier une équipe et ce qu’elle incarne.


Autant d’acclamations fondant et justifiant le pouvoir, pouvoir théologique ou pouvoir du spectacle, qui structure l’ensemble de la société. D’une certaine manière, nous retrouvons dans le culte contemporain du sport (qui vient du vieux français desport, signifiant « divertissement, plaisir physique ou de l’esprit ») les caractéristiques du phénomène religieux, avec ses dieux et ses messes.
Comme l’affirmait Pierre de Coubertin, grâce à qui les Jeux Olympiques furent ressuscités en 1896 à Athènes:

        «

La première caractéristique de l’olympisme ancien aussi bien que moderne, c’est d’être une religion. En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète antique honorait les dieux. En faisant de même, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau

      . »

Les grands messes totalitaires ne s’y sont d’ailleurs pas trompées, mobilisant le sport comme relais d’une formidable propagande politique dont l’exemple le plus fameux demeure sans doute les jeux olympiques de Berlin en 1936.
Sécularisation et continuité, donc. Transfert des objets de culte et acclamations, toujours.

La notion de record

Il existe toutefois une différence notable entre le sport moderne et le sport antique, c’est la notion de record : alors que les Grecs ont une culture du corps liée à la religion, elle est pour les modernes liée à la performance. En ce sens, le sport n’est pas seulement un spectacle et une éducation mais aussi une structuration de l’image du corps qui en dit long sur la vision qu’a la société du monde.
Aujourd’hui le football monopolise les écrans et mobilise les masses, suscitant un engouement populaire à l’échelle internationale comme il n’y en a jamais eu. Ce phénomène est inédit de par son ampleur et de par sa dimension démocratique, constituant le point d’acmé d’un long processus en tant que « fait social total » (économique, politique, psychologique,…).
Chaque époque a eu son sport roi. Dans l’Antiquité, ce fut la course de chars, où les auriges (les cochers) étaient de véritables stars. Inutile de préciser que ce sport n’était pas à la portée du quidam qui restait circonscrit dans les tribunes. Entre le XIème et XIIIème siècle, c’est le tournoi qui fut l’activité à la mode malgré les tentatives d’interdiction de l’Eglise et des rois (comme saint Louis en 1260). A l’origine, tout homme capable de tenir sur un cheval pouvait y participer et obtenir le statut de chevalier. Le peuple reste toutefois largement spectateur, jusqu’à l’arrivée du jeu de paume XIIIème qui, jusqu’au XVIIème siècle, va avoir en France un succès populaire phénoménal malgré là encore les multiples tentatives d’interdiction de la part des autorités (pas mal de personnes partant jouer au lieu d’aller bosser). Dans The View of France, publié en 1604, Sir Robert Dallington écrit que la France est « un pays semé de jeux de paume, plus nombreux que les églises et des joueurs plus nombreux que les buveurs de bière en Angleterre. », avant de conclure : « Les Français naissent une raquette à la main » (il est vrai que rien qu’à Paris, l’on compte environ 1800 salles). Bien que sur le déclin au XVIIIème siècle, le jeu de paume va être le premier sport à connaître en 1740 un championnat du monde, le Français Clergé devenant ainsi le premier champion du monde de l’histoire du sport. Au XVIIIème siècle ce sport va migrer vers l’Angleterre pour donner le tennis.
L’engouement populaire autour du jeu de Paume passe par-dessus la tête des philosophes des Lumières qui inaugurent ainsi jusqu’à nos jours une longue période de mépris des intellectuels vis-à-vis du sport, cache-sexe d’un mépris plus général vis-à-vis du peuple. Quelques-uns, comme Camus ou Pasolini, constituent l’exception.
Du XVIIIème au XIXème siècle ce sont les courses hippiques puis le cyclisme qui remportent les faveurs du public. Enfin, du début du XXème siècle à nos jours, c’est le football : à l’origine provenant de l’aristocratie anglaise, le football est vite récupéré par le prolétariat, notamment grâce à la diminution du temps de travail qui leur permet de s’y consacrer, mais aussi à la professionnalisation du football dont nous ressentons encore l’ambivalence : la possibilité donnée de s’investir, luxe avant réservé à ceux n’ayant pas besoin de travailler, mais aussi la perversion de l’éthique originelle du jeu, marquée par le don, la gratuité et l’égalité de statut des joueurs (même problématique que nous retrouvons par ailleurs avec la professionnalisation du personnel politique).

La rentabilité capitaliste

« Evitez soigneusement de faire du sport : il y a des gens qui sont payés pour ça. » (Stephen Leacock). Et très bien payés dès lors que le sport est suffisamment spectaculaire et le joueur suffisamment performant.
La rentabilité capitaliste implique en effet que tous les sports qui ne sont pas spectaculaires à la télévision soient à terme condamnés à régresser voire à disparaître, comme la natation, l’athlétisme, le curling (qui ne serait certes pas une grande perte)… Dans le cas où seule la victoire est rentable, le dopage et les tricheries, aux dépens du fair play, deviennent des conséquences prévisibles, le prix en quelque sorte de cette rentabilité : on ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs. D’autre part, le capitalisme dénature la substance même du sport en le pliant à ses lois : ainsi des télévisions exigeant des mi-temps plus longues pour refourguer davantage de messages publicitaires.
Mélange des genres qui ne va pas sans entraîner de cocasses situations. Par exemple, en 1993, sous la pression du milliardaire japonais Yoshiaki Tsutsumi, il avait été décidé d’organiser les championnats du monde de ski à Morioka, sous prétexte que la station se trouvait au cœur du marché japonais susceptible d’intéresser les industries européennes. Seul problème : cette station se trouvait à la même latitude que Lisbonne qui n’est pas réputée pour ses chutes de neige.

Iatrogénèse sportive

Cette colonisation du sport par le capitalisme, couplé au culte de la performance (qui commence à prendre de l’ampleur au XIXème siècle et a aussi marqué les régimes communistes) va ainsi conduire à des effets contraires à ceux recherchés initialement. En raison notamment du culte de la performance induisant la généralisation du dopage et d’un entraînement surhumain, nous pouvons parler en effet de iatrogénèse sportive. Le Haut comité de la santé publique considère comme iatrogène « les conséquences indésirables ou négatives sur l’état de santé individuel ou collectif de tout acte ou mesure pratiqués ou prescrits par un professionnel habilité et qui vise à préserver, améliorer ou rétablir la santé. » D’un « esprit sain dans un corps sain » nous passons ainsi subrepticement à un « esprit malade dans un corps malade ». C’est à l’aune de cette perversion qu’il faudrait mesurer la lucidité de George Bernard Shaw lorsqu’il disait : « Le seul sport que j’aie jamais pratiqué, c’est la marche à pied, quand je suivais les enterrements de mes amis sportifs »

L’absence de compétition et de volonté de performance dans le sport n’est pas pour autant gage d’une société dépourvue de violence et d’aliénation (comme une certaine sociologie critique du sport semblerait l’entendre), en témoigne la Chine totalitaire de Mao qui, refusant les conceptions occidentales de compétition et de records à tous prix, boycottait les évènements sportifs mondiaux, et lors des rares rencontres avec des pays alliés du Tiers Monde, invitait ses joueurs à perdre au nom du mot d’ordre « l’amitié d’abord, la compétition ensuite. »
Le sport peut constituer un « opium du peuple » sur le mode antique « Du pain et des jeux », consacrant ainsi ce que Debord appelait la « société de spectacle ». La colonisation du sport par le capitalisme alimente cette société en éradiquant en vertu de la nécessité économique ce qui précisément constituait les vertus premières du jeu. Le sport, parallèlement à son institutionnalisation, fait aussi cependant l’objet de pratiques simples et quotidiennes, déjouant les dispositifs pervers dont nous pouvons notamment avoir un aperçu via le tube cathodique. En ce sens, il est aussi, selon la formule d’Antonio Gramsci, « un royaume de la loyauté humaine exercé au grand air ».