20120713

Les remakes (pourquoi c’est moche)

G

Anna Karenine, les Misérables, Spiderman, Batman, Footloose et maintenant Total Recall… Et si on repeignait le Radeau de la Méduse, tiens ?


L’on pourrait également faire retaper Versailles par Valérie Damidot, l’ensemble est un peu vieillot tout de même. Avec un lino imitation parquet en bambou, des laques fuschia et un peu de peinture à tableau, il n’y paraitrait plus.

Justement. Il n’y paraît plus grand chose. Manifestement en panne créative, l’industrie cinématographique semble atteinte d’un mal incurable : le tragique de répétition.

Nostalgie couarde, pseudo-hommages, re-re-revisitation de classiques, ré-ré-réadaptation et remakes à la pelle finissent par créer des situations ubuesques à la docteur Who où le continuum temps semble avoir perdu son appli Plan. Guerre des boutons vs Guerre des boutons, la v2 de Spiderman moins de cinq ans après la trilogie de Raimi, le conflit anglo-suédois autour de la série Wallander, un Batman qui bugue, des bandes annonces compilant de pâle copies des scènes cultes des films originaux… Au mépris de toute cohérence sinon d’une quelconque crédibilité artistique, les remakes s’enchainent à une telle cadence qu’il faudra bientôt leur donner des numéros de version, histoire de pas se gourer et d’aller bien voir le dernier (rapport aux effets spéciaux, bien sûr).

Triste constat que cette culture du ravalement.

Car un remake c’est moche. Par défintion.

C’est moche car la démarche en elle-même est moche, cheap, sans âme, pour ne pas dire sacrilège.

Une œuvre est une œuvre. Elle s’inscrit dans une époque, une idée, un auteur. Qu’on l’aime ou non, elle est. La Joconde est assez moche aussi. L’idée de lui retoucher le nez et de lui mettre un peu de blush parce que sérieusement, elle a l’air de cuver sévère la pauvre, ne viendrait à l’esprit de personne. Un remake, c’est comme retapisser directement sur du vieux papier peint, c’est stupide et contre-productif. Artistiquement malhonnête et intellectuellement assez creux, le principe même du remake est hautement douteux.
Et, en règle générale, l’exécution parachève le chef d’œuvre.

Démonstration avec, en exclusivité galactique, notre typologie enrichie. Il est 3 grands types de remakes, non également touchés par les lois de la gravitation intellectuelle. En ordre croissant.

Le remake de traduction

Avec des résultats généralement du plus grand pathétique, le remake de traduction consiste à repérer un film européen du genre chef d’œuvre (ou pas) et à le refaire…

Mais, attention, en mieux : en version maïs.

Car chacun sait qu’une traduction ne suffit pas au pays des cosmopolites et que la version maïs est toujours bien mieux que la version originale. Comme en témoignent l’extraordinairement mieux qu’Abre los ojos, Vanilla sky et ses cousins : le vachement plus bel Appartement version happy end, les vachement plus drôles Trois beaufs et leur couffin, la très énigmatique future adaptation des Chtis, la bien plus géniale « femme » Nikita, le Garde à vue que ça change tout (en mieux) quand tu remplace Serraut par Gene Hackman, le tout à fait supérieur Temps d’un week end (un Parfum de Femme bien éventé par le duo comique Pacino-O’Donnell), le Diner d’encore plus cons et bientôt LOL avec Miley Cyrus (le chef d’œuvre crétino-cucul 2.0 ne méritait pas mieux)… et j’en passe énormément.

Est-il besoin de préciser qu’une fois sortis de leur contexte européen, certes beaucoup moins bien que leur nouveau contexte maïs, mais, tragiquement, leur vrai contexte, tous ces films ne veulent plus dire grand chose. Ou rarement.

Exemple typique : les Visiteurs en Amérique, drôlement bien barrés entre la vision pas caricaturale du tout que les gens du pays d’Oz ont du Moyen-âge (rire tonitruants, dentitions pourries, crasse et chopes de bières tièdes) et le choix très high level du casting féminin (Christina Appelgate, la Jacqueline Maillant du KFC)… Et l’on se demande avec une angoisse croissante ce qu’il va advenir des Chtis qui, lois du maïs oblige, ne seront plus chtis.

Le makeover capitaliste

Sans doute le plus écoeurant, le remake Grand Capital consiste, comme son nom l’indique, à capitaliser sur un succès. On prend un film culte et on le refait mais, attention : en mieux. En plus moderne, plus actuel, plus cool. Traduction : on le recuit à la sauce 2010 avec effets spéciaux en guise de scénario, placements produits et chansons de Miley Cyrus (tiens, encore elle).

Concrètement, on peut citer pêle-mêle le remake de The Fog, un bon film de Carpenter qui ne méritait pas de se faire esquinter par Selma Blair, la version cauchemardesque en polyuréthane du très stupide mais si frais (et très culte) Footloose massacré par des crétins à mèches et l’armée des clones de Selena Gomez sur fond de RnB, remix du tube de Kenny Loggins à l’appui et toutes les suites à la con (Die Hard 18, Prometheus, American Pie 22, Madagascar 35, etc).

Troll Recall

Dernière démolition en date : Total Recall, dont la bande annonce « clin d’œil aux fans ulcérés » semble une collection exhaustive des scènes culte du film culte (aussi) de Verhoven, esthétique et, c’est à craindre, cerveau en moins. Car s’il se présente comme une nouvelle adaptation, plus fidèle, de l’ouvrage de K. Dick, on est en droit de douter un peu, le réalisateur Len Wiseman étant jusqu’ici à la tête de sacrés chef d’œuvre comme Underworld 1 et 2 (ainsi que les scénarios des très profonds Underworld 3 et 4) ou Die Hard 4 (un problème d’inspiration Len ?).

Le remake de mégalomanie

Troisième et dernier délit, pas le pire dans les faits, mais sans doute le plus grave artistiquement : le remake de mégalomanie lequel consiste à voir un film et à se dire (un peu comme dans le remake de traduction) « moi je vais le refaire, mais en mieux ». Parfois ça marche. Mais rarement.

Et ce sont les « grands » classiques de la littérature les premiers touchés avec des quintaux d’adaptations plus du genre Charybde et Scylla qu’autre chose. Au tirage du loto: Hurlevent, Jane Eyre (bientôt remassacrée), les Misérables (avec Wolverine en jean Valjean, plaisir coupable, j’ai hâte), Anna Karenine

Robin des Bois, prince des plagieurs

Le cas typique c’est Ridley Scott avec son Robin des Fois… Je récapitule pour les deux du fond : en 1991 Kevin Reynolds réalise Robin des Bois, prince des voleurs (titre usurpé, le mec n’est pas prince et il ne vole pas grand chose dans le film), LE Robin avec l’infâme Kevin Costner quand il avait encore une moitié de capital capillaire… Un film culte avec une bande originale culte. Costner, le futur Postman (hinhinhin) qui se sentit obligé de répéter le même scheme scénaristique dans l’intégralité des films qu’il commit par la suite, le regretté Christian Slater (pas mort mais presque), Morgan Freeman, Alan Rickman et Bryan Adams… qu’on les apprécie ou non, ils symbolisent à eux tous une époque, une vision et le film eût énormément d’impact. Passer derrière, c’était hyper casse gueule. Qu’à cela ne tienne se dit Ridley, je suis Ridley, je fais ce que je veux avec mes cheveux. Et paf, pastèque : Ridley nous offre la version senior avec amours de maison de retraite et développements balavoino-lalannesque.

Une chauve souris à travers le temps

Autre exemple dingue : Batman et la série des Dark Knight (rien que le titre te dit déjà que tu es loin, loin, loin…). A proprement parler, il ne s’agissait pas d’un remake mais d’un prequel, sauf qu’à faire faire joujou à Batman avec des ennemis précédemment incarnés dans la série de Burton et à transformer la chauve souris en psychopathe mi-Docteur Who mi-Ninja… et bien on frôle le remake. Le pourtant très talentueux Christopher Nolan finit par faire son Ridley Scott en voulant nous inceptionner un Gotham où Tim Burton n’aurait pas mis le pied. Raté.

On pourra dire ce qu’on veut sur le Joker à la Heath Ledger, extraordinaiiiiiiiire, intense, pénétré et surtout très mort — fauché en pleine gloire, si jeune, si talentueux, c’est tragique, argh, gnagnagna… on rappelle que le Laurence Olivier du pays d’Oz avait joué dans des films de haute voltige tels 10 bonnes raisons de te larguer une adaptation fluolescente de la mégère apprivoisée (euh lol ?) ou le tout à fait ridicule Knight et était marié à la petite grosse de Dawson mais chut hein, ça fait moins mythe —, bref : le Joker reste et restera Jack Nicholson, incarnation grandiose, drôle et finalement bien plus glaçante du méchant au sourire crispé.
Par pudeur, on passera sous silence le cas Anne Hattaway, la Catwoman du G20 avec son masque de fantômette et ses poses de prostipute, à même de faire regretter Michelle Pfeiffer aux pires détracteurs de la version de Burton. Remarquez qu’elle passe après Halle Berry au sommet du grotesque, sorte de Klepto-Catwoman, sûrement inspirée de la vie de Rachida Dati, volant des sacs Vuitton avec ses griffes en diamant.

Mais la surenchère absolue, on la doit à Spiderman réinitialisé à peine la trilogie achevée où, l’intégralité des postulats précédemment posé par Sam Raimi sont remis en cause…

Ni fait ni à faire

Car c’est bien là le problème. Les remakes se font au mépris de toutes les conventions cinématographiques, réécrivant des histoires déjà réécrites, souvent au prétexte d’adapter plus fidèlement… Argument vaseux s’il en fût car, par définition une adaptation n’est pas un calque : c’est le regard d’un auteur sur une œuvre.

La question n’est pas donc ici de discuter la pertinence du dit regard… Quoique ce second regard soit souvent édifiant, symptomatique de son époque et des enjeux purement mercantiles d’une certaine partie de l’industrie vidant les thèmes de leurs sens et questionnement, pour ne plus viser que l’emballage. Il est surtout question de démarche. L’adaptation de Mildred Pierce pour HBO, la version série du Crime de l’Orient Express et de Mort sur le Nil, Man On fire, le Dracula de Coppola, l’Armée des 12 singes… Il y a eu pléthore d’excellents remakes, parfois bien supérieurs à l’original, reprenant les thèmes, les ressorts dramatiques, les personnage. Pour réinventer quelque œuvre nouvelle.

Ne pas refaire mais inventer. Les bons remakes ne sont en fait pas des remakes. Car le remake, et a fortiori son industrie, c’est LE signe ostentatoire de décadence par excellence. Incapable de créer, on ne se contente pas de s’inspirer du passé, on le refait.