20120804

Holy Motors

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On peut certainement avoir quelques réticences face à l’univers qu’a bâti Carax. Mais on ne peut qu’admirer son habileté à mélanger les genres et les registres. Il en ressort toujours quelque chose d’assez indescriptible, perpétuel oscillement entre humour, effarement, incompréhension et émotions. Retour sur son majestueux dernier film, Holy Motors.


Oui, ce film suscite l’engouement général, oui, il était en lice à Cannes pour la Palme d’Or. 
Un succès annoncé ? 
Pas sur… Reparti bredouille de Cannes, le réalisateur ne s’est même pas déplacé à la cérémonie de clôture… Revenir sur le pourquoi de l’évincement de Carax serait inutile et relève d’un autre débat. Non, ce qu’il faut souligner aujourd’hui, c’est le génie de ce film, qui entre au panthéon de ces films que l’on peut revoir des centaines de fois avec la même passion et le désir de comprendre, de découvrir, allant crescendo. 

Réalisateur maudit et détesté par la profession depuis Les amants du Pont-Neuf, il est longtemps resté dissimulé à l’écart du monde fou de la production cinématographique. Je l’imagine tapis dans l’ombre, ou s’infiltrant dans la foule urbaine, à étudier les autres et à regarder. La ville peut-être ? Paris semble être le refuge de ce paria, qui a choisit de se cacher parmi le grouillement de la capitale. 
Mais voilà qu’il lui fait des infidélités et découvre Tokyo, décor d’un court-métrage que l’on n’attendait plus, Mr. Merde. Projet collectif, il signe dans Tokyo, l’histoire d’un nouveau personnage de la mythologie caraxienne, aux côtés de Michel Gondry et Bong Joon-Ho, rien que ça… Denis Lavant y incarne une créature indescriptible, à mi-chemin entre un elfe et Gollum dirons-nous. 

50 ans, 3 courts et 5 longs métrages

Quatre ans s’écoulent… Ses projets tombent à l’eau, dont un à Londres. Les producteurs fuient, ou bien quand ils accordent de donner quelques deniers à Léos Carax, ce sont les banquiers qui refusent d’accorder les financements. Précédé par cette injuste réputation qui le fait passer pour un réalisateur flambeur et incapable de tenir un budget, ses projets peinent à avancer. Peut-être que ce délai, ce chômage imposé, lui permettent de désirer encore plus fort le film et de mûrir. Un certain Woody Allen, modeste réalisateur américain, devrait en prendre de la graine… Les films de Carax sont si intenses et pleins, qu’on les croirait être l’aboutissement de la réflexion d’une vie entière. Carax a 50 ans, 3 courts et 5 longs métrages à son actif. La reconnaissance critique est au rendez-vous. Celle du public, pas tellement. Mais cela ne semble pas le tourmenter outre mesure… « Je ne fais pas des films pour le public, je fais des films privés » déclarait-il au Festival de Cannes. Mais « je suis heureux si quelqu’un m’aime… » Pourtant, avec Holy Motors, le vent semble tourner…

un film si total qu’il en est presque impénétrable

Il me semble que faire une critique d’un tel film est malheureusement bien impossible, tant il est riche et les interprétations multiples. C’est un film si total qu’il en est presque impénétrable. Plutôt que de me lancer dans une interprétation caduque, j’ai choisi d’explorer quelques pistes, pour vous, chers lecteurs. Et comme chaque avis a son pesant de ressenti strictement personnel, les lectures sont bien nombreuses… Ici, je livre la mienne, bien sur non exhaustive… 

Théoriquement, on se doit de commencer toute bonne critique par l’étalage de la synopsis. Cependant, pour Holy Motors, l’histoire que filme Carax est inracontable. 
Elle suit plutôt en filigrane une idée, celle de la transformation. Et sa construction, pour le coup, très carrée, rappelle celle d’une pièce de théâtre, avec prologue, scènes, entracte et épilogue. Des personnages se succèdent, interprété par un seul, Denis Lavant aka Monsieur Oscar. Gravitent autour de lui une Edith Scob toujours incroyable, qui interprète le chauffeur de Monsieur Oscar, Céline. Tout commence avec une vision, une sorte de plongée dans l’inconscient. A la place de l’écran, nous admirons une salle de cinéma, dont les spectateurs, le visage seulement éclairé par la lumière de l’écran, semblent faits de cire. L’image, crue, fait tout d’abord penser à des images de synthèse. Les bruits d’un vieux film retentissent, des dialogues, la pellicule qui tourne, sensation dérangeante de se regarder soi-même regardant le film. Premier malaise, c’est comme si Carax était là, juste devant l’écran, à nous filmer. Quelle attitude adopter ? Ressemblons-nous à ces spectateurs de cire à l’écran ? D’entrée, il installe un trouble et un malaise rarement éprouvé face à une scène « banale ». Pas le temps d’y penser, que l’on se retrouve propulsé dans la chambre d’un dormeur, Leos Carax lui-même. Fenêtre ouverte, lumière étrange émanant de l’extérieur, toujours des sons, de paquebot, des mouettes, la houle. Carax se lève, puis pose les mains sur un mur, tapissée d’arbres. Face à une forêt, il semble chercher une issue. Il découvre un petit trou, dans lequel il introduit une clé apparue dans le prolongement de son doigt. Surprenante boucle, il se retrouve dans la salle de cinéma, à la mezzanine de la salle, surplombant les spectateurs de cire. Un gigantesque chien noir circule dans l’allée… Carax rouvre d’une certaine façon sa carrière cinématographique et nous donne l’accès à ses pensées et à son univers. Curieuse introduction.
La suite s’enchaine avec un raccord son/image. Les bruits de littoral sont succédés par l’image d’une villa en forme de paquebot. Monsieur Oscar, riche homme d’affaire salue sa famille alors qu’il part travailler. Famille parfaite, image léchée, Denis Lavant se pavane en costume, attaché-case à la main. Gardes du corps, bruits de talkie-walkie, il a tout de l’homme important. Il rejoint Céline, sa conductrice, et s’installe dans la confortable limousine. Il prend un appel, d’un ami qui travaille à la bourse, et déblatère à propos du peuple miséreux qui veut lui faire la peau, se méfie, se sent être une proie et propose un dîner au Fouquet’s. Carax, personnage qu’on n’imagine pas si drôle au premier abord, parsème ici et là, références politiques, à l’actualité et traits d’humour dissimulés. Et là, le film commence véritablement : « Vous avez neuf rendez-vous aujourd’hui Monsieur Oscar » lui annonce Céline. Intelligence des dialogues dans ce film, peu nombreux mais toujours juste. L’on pourrait croire qu’il s’agit de rendez-vous d’affaire… Il saisit un dossier relié, le consulte. Dans la limousine, tout un fatras de malles, de déguisement et de maquillage…

A partir de là, se succèdent les rendez-vous. Le second rendez-vous va en marquer plus d’un. Denis Lavant est cette fois-ci sportif de motion capture. Vêtu d’une combinaison noire piquée de capteurs lumineux, il exécute ce qu’une voix lui dicte. Vous ne verrez peut-être jamais ce qui suit : du porno soft en motion picture sur une chorégraphie contorsionniste… Rien que ça. Voir la scène reconstituée en image de synthèse avec les créatures entamant la même danse ne vous laissera pas insensible non plus… Cet épisode déroutant est suivi du retour de Monsieur Merde. 

Quand je vous disais que Carax avait de l’humour

Comme dans Tokyo ! Leos Carax use de la même manière de filmer, en démarrant cet épisode avec un zoom sur le personnage entouré de noir, et déambulant comme un fou dans les rues. Il commence cependant son périple dans les égouts de Paris, où il croise des réfugiés, avant de sortir dans un cimetière. Il arrache les fleurs, les avalent, et déambule entre les tombes dont les épitaphes sont gravés du même message « Visitez mon site. » Eclats de rire dans la salle, Carax a cette habileté à ramasser le sacré, et à susciter des réactions contraires. Au lieu du respect ou du recueillement imposé par ce genre de lieu, le réalisateur a préféré susciter le rire… Quand je vous disais que Carax avait de l’humour… Les visiteurs sont outrés, et Mr Merde, dans des râles, titube jusqu’à une séance photo où un mannequin, interprétée par Eva Mendes, trône dans une robe couleur or. Il bouscule les groupies amassés devant le shooting et regarde, complètement figé, Eva Mendes. Dans leurs regards, quelque chose d’inquiétant se dégage. Le photographe envoie son assistante lui proposer de featurer sur la photo pour donner un effet « La Belle et la Bête. » Mr Merde ne l’écoute pas, toujours obnubilé par Eva Mendes. Il finit par lui mordre les doigts, les briser et les jeter à terre avant d’enlever la mannequin sur son dos… Elle semble peu méfiante vis-à-vis de cet « immonde » comme dirait Carax, qui le représente comme « la peur, la phobie. »

Dernier rendez-vous avant l’entracte, un dialogue troublant entre un père et sa fille. Des épisodes se suivent, toujours aussi différent, et l’on s’habitue peu à peu au curieux manège de Monsieur Oscar. Se maquiller, s’habiller, consulter le dossier… Il semble un peu lassé de ce manège, et profondément mélancolique. Apothéose quand il rencontre une autre actrice, Kylie Minogue, avec qui il semble avoir eu une liaison. Elle entame une chanson, Who were we, qui raconte leur histoire dans le décor d’une Samaritaine désaffectée. Un dernier rendez-vous, celui d’un père de famille qui rejoint celle-ci puis Céline ramène la limousine dans un grand entrepôt. 
Réflexion sur le travail d’acteur ? Leos Carax n’a pas donné de pistes mais des indices. La limousine, peut être vue comme les coulisses d’un théâtre… Un théâtre géant, où chacun semble avoir en fait un rôle. Comme s’il n’y avait plus de personnalités réelles et uniques, les personnages sont joués par plusieurs acteurs, comme le premier rendez-vous, l’homme d’affaire, que Monsieur Oscar finit par tuer quand il le voit à la terrasse du Fouquet’s. Tuer son propre rôle… Mais finalement, on dirait que le « métier » de Monsieur Oscar, serait de remplacer certaines personnes pour quelques moments de leur vie, ou des passages plus pénibles. Je pense par exemple à la mort de Monsieur Vauban. Lui-même, le mourant, et sa nièce, qui veille à son chevet, sont deux acteurs. 

Holy Motors, est un prodigieux mélange de projets longuement muris dans la tête du réalisateur, qu’il n’a pu réaliser faute de moyens. Il y a un certain arrière-gout de fin du monde dans ce film, notamment à la fin du film, quand Monsieur Oscar semble craquer, et le dialogue entre les limousines dans le hangar. Les couleurs à la fin laissent présager une catastrophe, même si Céline donne rendez-vous à Monsieur Oscar le lendemain. Le monde tourne ainsi, jusqu’à son épuisement. 

Difficile conclusion pour ce film, je laisserai parler Christophe Kantcheff de Politis, « Holy Motors a illuminé Cannes [et le cinéma] de sa bizarrerie, de son humour noir et de sa mélancolie. »