20120920

Dialectique du jardin et du champ de bataille

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Il arrive parfois que s’engouffre dans les foyers chaleureux le vent glacial de l’Histoire pour ravir ses habitants innocents et les porter loin de chez eux, les jetant dans des tourbillons dont ils ne sortiront pas indemnes, et qui pourtant demeurent des passages nécessaires à l’espoir qu’ils nourrissent de retrouver la sérénité.


Le luxe de pouvoir cultiver tranquillement son jardin se paye parfois au prix de le quitter pour les champs de bataille.
En s’engageant par nécessité pour protéger des personnes et des valeurs, en se confrontant à une violence qui va les marquer à vie si elle ne les tue pas, les gens ordinaires doivent tenter de préserver en eux ce pour quoi ils se battent. En cela le mouvement qui les a amenés de leur jardin au champ de bataille ne peut conduire à un simple mimétisme dénoncé par les pacifistes qu’Orwell a pu décrire comme suit : « Les pacifistes ont un slogan, qu’il est facile de répéter et pour lequel point n’est besoin de réfléchir : « Quand on se bat contre le fascisme, on devient soi-même fasciste. » C’est là une forme mécaniste de pensée. Quand un pacifiste me dit :  » Si vous vous battez contre le fascisme, vous vous transformerez en fasciste « , je réponds toujours :  » Si vous vous battez contre les nègres, vous devenez noir.  » Le fait qu’il leur faut en général plusieurs minutes avant de voir l’erreur donne une idée de leur puissance d’esprit. » (1) Pour préserver la vie dans ce qu’elle a de plus simple, il est parfois nécessaire de participer à un jeu de cache-cache avec la mort des plus complexes.
C’est ce dont peuvent témoigner par exemple les récits de Georges Orwell et la quête de Frodon dans Le seigneur des anneaux de J.R Tolkien.

NÉCESSITÉ FAIT CHOIX

Lorsque Frodon reçoit de son oncle Bilbon l’Anneau, il ne se doute pas de ce que va impliquer cet héritage encombrant. C’est Gandalf, un Magicien qui va lui servir de guide, qui lui explique que cet Anneau, dont le pouvoir est aussi immense que dévastateur, représente un grand danger pour les Terres du Milieu, et donc pour le Comté des Hobbits où vit Frodon. En effet, Sauron, un être maléfique, a repéré l’Anneau et compte s’en emparer pour régner sur les Terres. Frodon doit donc quitter sa Comté pour se rendre dans un premier temps à Bree où Gandalf doit le rejoindre et l’accompagner à Fondcombe, une Cité elfique, où sera décidé du sort réservé à l’Anneau. Frodon, accompagné de trois amis Hobbits, ne retrouve pas Gandalf à Bree. Malgré son désarroi, il décide de faire confiance à un humain qu’il ne connait pas, Aragorn, pour le mener jusqu’à la Cité des Elfes. Là-bas, le Conseil où siègent les représentants des peuples des Terres du Milieu est d’accord sur un point : la nécessité de détruire l’Anneau, mais il est divisé quant à la désignation de celui qui en aura la charge. Frodon propose alors de sa propre initiative l’accomplissement de cette mission. Pour cela il va devoir amener l’Anneau là où il a été forgé, au cœur du Mordor, la terre de Sauron, avec l’aide des peuples des Terres du Milieu. Au cours de son périple, Frodon doit affronter de nombreux ennemis, notamment les Cavaliers Noirs de Sauron, mais aussi l’Anneau qui le rend à moitié dingue malgré son innocence, ce en tentant de se frayer un chemin à travers les champs de batailles où s’affrontent les peuples des Terres du Milieu et les armées de Sauron. Pris dans quelque chose qui le dépasse, Frodon va être entraîné au fil des évènements à la fois à les accepter et à les surmonter, la démesure de sa quête contrastant avec son personnage frêle. Qui plus est, les Hobbits constituent un peuple pacifique et relativement isolé dans les Terres du Milieu, à l’abri dans leur Comté où règne la plus parfaite insouciance. Mais un jour, cette plénitude est menacée, et c’est tout un monde qui est susceptible de disparaître. Ce n’est donc pas par goût que Frodon part risquer sa vie mais par nécessité : s’il ne part pas, il sait que tout sera perdu. Ici nécessité fait choix : la survie, pour lui, ses proches et la Comté ne peut être possible que grâce à son départ. Ce petit être insignifiant ne désirant rien de plus que cultiver son champ et vivre dans sa chaumière avec sa famille, va ainsi devoir côtoyer les plus grands guerriers et les plus grands dangers pour pouvoir renouer avec ses aspirations les plus élémentaires et ordinaires.

COMMON DECENCY

C’est cette démarche que justifie Orwell à son retour de la guerre d’Espagne lorsqu’il affirme : « La primauté du politique était nécessaire, mais dans le but ultime de mieux protéger les valeurs non politiques. » Soucieux avant tout de cultiver son jardin en Angleterre, c’est dans la perspective de préserver son mode de vie ordinaire et décent qu’Orwell va s’engager. C’est dans le cadre d’une enquête sociale qui donnera le livre Le quai de Wigan qu’il découvre la solidarité entre travailleurs, le respect de valeurs partagées, l’aspiration à un mieux-vivre et à la préservation de la vie privée, autant de caractéristiques qu’Orwell va regrouper sous l’appellation de common decency. Or, cette common decency est menacée à l’époque par le capitalisme mais aussi plus brutalement par les totalitarismes et les fascismes, notamment en Espagne en 1936. C’est donc logiquement qu’Orwell va partir prendre les armes lors de la guerre d’Espagne, à la fois pour préserver un monde et pour le rendre meilleur, comme si la bataille pour cette préservation inscrivait naturellement un supplément d’âme à ce monde. Dès son arrivée, il s’engage dans les milices car « à cette date et dans cette atmosphère, il paraissait inconcevable de pouvoir agir autrement. » (2)Après avoir reçu une instruction militaire sommaire à Barcelone, il est envoyé avec une colonne de miliciens sur le front d’Aragon.

« Ici, sur ces hauteurs, en Aragon, l’on se trouvait parmi des dizaines de milliers d’hommes […] vivant tous sur le même plan, mêlés sur un pied d’égalité […]. En un sens, il serait conforme à la vérité de dire qu’on faisait là l’expérience d’un avant-goût de socialisme […] L’habituelle division de la société en classes avait disparu […] Et cela eut pour résultat de rendre mon désir de voir établi le socialisme beaucoup plus réel qu’il ne l’était auparavant. » (3)

Les intrigues politiques, les luttes intestines à la révolution entre trotskystes, staliniens et anarchistes constituent une mêlée complexe et dangereuse à partir de laquelle Orwell va pouvoir exercer un jugement critique contrastant avec la désinformation des journaux anglais. Mais aussi et surtout, il va éprouver physiquement la réalité de la guerre, manquant de mourir d’une balle qui va traverser le cou, touchant notamment ses cordes vocales (il se plaint notamment dans sa correspondance de ne plus pouvoir chanter). En engageant sa vie pour mieux préserver les valeurs lui donnant un sens (y compris et surtout son respect), Orwell s’inscrivait ainsi en faux contre la barbarie et les idéologues la justifiant, bien à l’abri de tout danger :

« Notre civilisation produit deux types de personnes en quantités toujours plus grandes, le gangster et la tapette. Ils ne se rencontrent jamais mais chacun est nécessaire à l’autre. Quelqu’un, en Europe de l’Est, « liquide » un trotskyste ; quelqu’un à Bloomsbury en rédige une justification. Et c’est sans doute bien sûr précisément à cause de l’extraordinaire douceur et sécurité de la vie en Angleterre que le désir d’une effusion de sang – une effusion de sang au loin- est tellement répandu parmi notre intelligentsia. » (4)

Force est de constater que jusqu’à nos jours ce phénomène perdure, notamment avec les mêmes qui, passés du maoïsme au néo-conservatisme, d’un Empire à l’autre, justifient le politique en proportion des morts qu’il perpètre. C’est pour combattre cette politique de puissance (que l’Anneau symbolise dans la quête de Frodon mais aussi dans la trilogie wagnérienne) que certains individus ordinaires quittent un moment leur jardin pour mieux pouvoir le retrouver, guidés par un principe d’espérance qui manque cruellement à notre temps.

(1) Georges Orwell, « Culture et démocratie », Conférence donnée devant la Fabian Society en 1941, in Ecrits politiques, Agone, Marseille, 2009, p.198
(2) Georges Orwell, Hommage à la Catalogne, p.12-13.
(3) Georges Orwell, Hommage à la Catalogne, p.110-111.
(4) Georges Orwell, « Réflexions politiques sur la crise », The adelphi, décembre 1938, in Ecrits politiques, Agone, Marseille, 2009, p.93.