20120913

Urbi et urbi La double face du capitalisme urbain

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Dis-moi dans quelle ville tu habites, je te dirai dans quel monde tu vis.


On oublie souvent que l’urbanisme n’est pas seulement une science consistant au mieux à organiser le logement mais aussi et surtout une idéologie inscrivant l’individu dans une certaine vision politique au sens propre du terme comme le rappelle son étymologie polis, la cité.
Or, au stade actuel du capitalisme avancé, à la fois hypermoderne et post-moderne, nous assistons au développement de deux idéaux-types de villes issus de deux courants successifs et opposés de l’urbanisme dont nous pouvons nous demander s’ils ne peuvent se réconcilier sous les auspices du capitalisme.
Le premier type, issu du mouvement moderne, trouve dans Dubaï une représentation criante, tandis que Celebration ou Val d’Europe, issus de l’imaginaire de Walt Disney, incarnent le second qui est issu d’une réaction post-moderne.

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REJETER LE SYMBOLE AU PROFIT DE LA FONCTION

Le premier mouvement, qui va marquer l’urbanisme de ces deux derniers siècles, s’inscrit à l’origine dans la pensée progressiste des Lumières. Contre l’enchaînement baroque de la renaissance qui estimait que les choses s’enchevêtraient selon les lois d’un ordre naturel (basé sur l’unité de la ville, avec notamment son ornementation et ses murailles), la pensée rationaliste (initiée principalement par Descartes et Kant) va conduire à la conception de bâtiments autonomes isolés de leur environnement, rejetant le symbole au profit de la fonction. Un utopiste du XVIIIème siècle, Ledoux, affirmait ainsi que « tout ce qui n’est pas indispensable fatigue les yeux, nuit à la pensée et n’ajoute rien à l’ensemble. (…) Pour la première fois on verra sur la même échelle la magnificence de la guinguette et du palais. » Dans cette continuité, la Charte d’Athènes, mise au point à la suite d’un congrès international d’architecture moderne (1933) et inspirée en grande partie des thèses de Le Corbusier, rend compte du paradigme rationaliste et progressiste qui va dominer l’architecture et l’urbanisme pendant plusieurs décennies. On y lit notamment : « La production la plus efficace découle de la rationalisation et de la standardisation. La rationalisation et la standardisation agissent directement sur les méthodes de travail tant dans l’architecture moderne (conception) que dans l’industrie du bâtiment (réalisation).» Ces idées du Mouvement moderne de l’architecture, reprenant à l’extrême celles des utopistes du XVIIIème siècle, vont être mises en pratique à travers le monde en entier de 1945 à la fin des années 1970. Les théories des fonctionnalistes se retrouvent ainsi dans toutes les villes du monde, avec des bâtiments construits sur le même modèle :

« la forme extérieure est déterminée par la législation du zoning, les façades extérieures couvertes de panneaux, des murs-rideaux dans le jargon moderniste, provenant du catalogue d’un constructeur, l’organisation spatiale est décidée par des experts en location d’espace au mètre carré et les élus locaux, le toit est conçu par un spécialiste en la question et l’entrée du bâtiment par le journal local. Le résultat est le chaos au nom du fonctionnalisme. »

Nous retrouvons avec la ville de Dubaï une certaine incarnation de ces théories, poussant à l’extrême un rationalisme matérialiste centré sur l’intérêt et la fonction. Elle possède la plus grande zone commerciale du monde, bientôt le plus grand parc d’attraction (avec un terrain de 112 hectares et 300 000 employés). 65% de la population de Dubaï est composée de travailleurs immigrés (indiens, pakistanais, chinois) vivant à des dizaines de kilomètres de la ville dans des ghettos, les syndicats sont hors la loi. Pour Mike Davis, il s’agit d’une « vitrine désertique du capitalisme ». L’originalité de Dubaï est d’être passé directement de village de contrebandiers à une capitale de l’hypermodernité sans qu’ait pu se constituer une classe moyenne et des instances de régulation. Cette ville, sortie de nulle part grâce aux profits des réserves pétrolières des Emirats Arabes, incarne ainsi le rêve de théoriciens libertariens comme Milton Friedman, pour qui le marché capitaliste est un modèle social qui ne souffre aucune entrave.

Léon Krier, face à un tel mouvement, pouvait ainsi affirmer des architectes qu’

« il ne leur restait rien à opposer à l’empire des nombres, de l’argent et du calcul, c’est-à-dire aux tactiques des promoteurs et des bureaucrates. Lorsque les architectes n’avaient plus rien à opposer aux intérêts bornés de l’industrie et de l’Etat, ils ne pouvaient que servir l’accumulation du capital. Le règne de l’architecture et le règne du capital sont des propos contradictoires. Le premier est réel et le second est abstrait. L’architecture construit une réalité humaine et la transcende ; le capital est accumulé, par contre, à travers la destruction et l’abstraction de la nature et de la culture humaine. »

Ce mouvement a toutefois connu de vives critiques dès les années 1970. Lewis Mumford énumérait ainsi les principales erreurs de la Charte d’Athènes :

« Première erreur : la « surélévation » de la mécanisation et de la standardisation comme fins en elle-même. Deuxième erreur, la destruction théorique du lien entre le passé et l’avenir, qui ne laisse au présent qu’une importance diminuée. Troisième erreur enfin, ayant poussé à l’extrême la réaction contre l’entassement urbain, Le Corbusier a commis la faute d’établir des séparations inconsidérées entre les facilités dont la concentration topographique reste essentielle à la vie quotidienne. »


REDÉCOUVRIR L’ENCHAÎNEMENT BAROQUE ET FAVORISER LES INTERACTIONS

Tout un courant d’architectes et d’urbanistes a ainsi rejeté les thèses du Mouvement moderne pour redécouvrir l’enchaînement baroque, l’histoire, l’environnement, mais aussi les rues et les places favorisant les interactions entre les individus. Ce courant a ainsi donné naissance dans les années 1980 au New Urbanism. Il se centre sur l’architecture de la petite ville traditionnelle américaine qui s’organise à partir d’espaces publics, de lotissements résidentiels et de transports en commun. La Charte d’Urbanisme de 1996 fut pensée comme la charte remplaçant celle du CIAM (Congrès Internationaux d’Architecture Moderne) rédigé par Le Corbusier et un groupe d’architectes (1933). On y lit que:

« le Nouvel Urbanisme considère la dégradation des centre-villes, l’expansion anarchique et incessante des zones construites, la ségrégation croissante par origines et revenus, la détérioration de l’environnement, la disparition des zones cultivées et des espaces naturels, ainsi que l’oubli de notre héritage culturel, comme étant un seul et unique challenge pour l’avenir de notre société et de son habitat. »

Cette réaction à priori salutaire a toutefois vite été prise dans des imaginaires quelque peu aliénants : lorsque Walt Disney devient une figure inspirante pour l’urbanisme sur fond d’un capitalisme dérégulé, nous ne sommes pas loin du meilleur des mondes abritant le pire à l’instar de la ville du film The Truman show. Lorsque Walt Disney visite la Foire de San Francisco de 1939, c’est une véritable révélation : cette mini-ville sans voiture, parsemée de pavillons à taille humaine vont inspirer la vision urbaine du père des fameux films pour donner naissance à une ville en Floride à proximité du célèbre parc d’attraction : Celebration. La ville, conçue pour être un havre de paix, est essentiellement composée de blancs riches qui doivent répondre à des règles strictes : le gazon doit être tondu régulièrement, il est interdit de se garer devant sa maison plus de quelques heures, les nains de jardin sont interdits (ce qui peut se comprendre) et si un résident veut repeindre sa maison il doit en aviser la Company qui choisira alors la couleur. D’autre part, Disney a un droit de regard sur la vente des maisons. Sur le même modèle, Celebration s’est exportée en France sous le nom de Val d’Europe. L’Etat y a confié à l’entreprise Walt Disney un monopole, aucun concurrent de la multinationale ne pouvant y construire des équipements hôteliers ou sportifs. Cette ville nouvelle de Marne-La-Vallée, conjointe au parc d’attraction Eurodisney, est sans doute le premier prototype de la ville privée en Europe.

Finalement, comme l’affirme Lewis Mumford dans La cité à travers l’histoire : « Notre civilisation se trouve confrontée à une extension constante d’un système extrêmement centralisé, super-organique, ne comportant pas d’éléments autonomes capables de sélectionner, de contrôler, et surtout de prendre eux-mêmes des décisions et de les défendre. La solution de ce problème, qui commande tout l’avenir de notre civilisation urbaine, dépendra du développement d’une structure organique qui, à l’échelle mondiale, donnerait aux institutions et aux groupements humains de toutes dimensions la possibilité d’utiliser pleinement leurs capacités et faire reconnaître leur personnalité propre. »

Animation A. L. Crego