20121023

Edward Hopper

affiche hopper
dans In Exhibit

Il est des évidences qui s’imposent. Comme l’association immédiate entre l’oeuvre d’Edward Hopper et le cinéma américain des années 1940-1950 par exemple. Cela a été dit partout depuis l’inauguration de l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais, et c’est une réalité: sur ses toiles, on cherche instinctivement le bouton « play » pour mettre ses personnages en mouvement.


Il est des évidences qui s’imposent. Comme l’association immédiate entre l’oeuvre d’Edward Hopper et le cinéma américain des années 1940-1950 par exemple. Cela a été dit partout depuis l’inauguration de l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais, et c’est une réalité: sur ses toiles, on cherche instinctivement le bouton « play » pour mettre ses personnages en mouvement.

« Face à Nighthawks, chacun se fait son film, se projette, bâtit son scénario, imagine les personnages, ce qu’ils faisaient avant de s’attabler au comptoir, ce qu’ils feront ensuite », écrit ainsi Philippe Labro, dans sa chronique de Challenges.

Bien sûr, Labro fait du Labro, c’est-à-dire qu’il faut d’abord se fader six longs paragraphes de « moi je » avant d’en venir au fait. Mais, sur le fond, quand il parle de Hopper, Labro voit juste. « Je verrais bien Humphrey Bogart avec un flingue dans la poche de son Burberry blanc, suivi d’une Lauren Bacall aux hanches ondoyantes », dit-il encore. Et c’est exactement cela. Bogart, Bacall, Brando, Hayworth, ils sont tous là. Oui, Hayworth aussi: à chaque fois que je vois Girlie Show, je ne peux m’empêcher de penser à la belle Rita, c’est ainsi…

Excursion into philosophy.
Derrière la magie de la consommation… la solitude et l’ennui

Si on ne veut pas se la jouer vieux con avec des références aux antiquités hollywoodiennes, on peut aussi évoquer Mad Men. C’est peut-être plus moderne, et cela revient de toute manière au même. Quand on regarde Office at night, c’est Pete Campbell et Peggy Olson qui sont là. Et ici, bien sûr, sur ce lit, emmuré dans le silence, c’est un Don Draper amaigri qui nous saute aux yeux, dans Excursion into philosophy.

Bref, les toiles de Hopper, c’est notre Amérique à nous. L’image qu’on s’en fait, l’image qu’on nous en donne. Mais pas notre Amérique actuelle, non… Celle-là est trop drapée dans sa supposée supériorité pour nous émouvoir. Trop déconnectée du monde qui l’entoure pour se montrer sympathique – on ne dira jamais assez le mal que Bush fils et sa bande de « neocons » ont fait à l’image de leur pays. Tant pis pour eux. C’est l’Amérique des années 30 à 50 qui fait rêver, mais c’est l’Amérique quand même. Celle qui, portée par la consommation reine, entamait son ascension vers les sommets. Celui pour qui, en dehors de ces salauds de Bolchéviques – ne les oublions pas -, tout était plutôt calme, serein. Une belle ligne droite, avec aucun obstacle devant.

En apparence, du moins. Car, bon sang, que de solitude et de sensation de vide dans les toiles de Hopper! Comme une prémonition, en somme, même s’il est toujours facile de réécrire l’histoire. Saisis sur le vif, sans s’y attendre ni s’en rendre compte, les personnages campés par Hooper ne font semblant de rien. Pas comme nous, quand nous posons devant un objectif… Ni sourires forcés, ni joie de vivre feintes. L’ennui, au contraire, à jamais inscrit sur la toile. A contre-courant des idées reçues, donc.

Portrait of Orleans.
Une réalité crue, jetée en pleine face

Ce carrefour et cette station-service de Portrait of Orleans, figures même de la société de consommation à l’américaine (mais ça marche aussi avec « à la française »), ne sont-ils pas vides de présence humaine? Donc de sens, finalement?

Et cet homme et cette femme, que ce soit dans Room in New York, peint en 1932, ou dans Cape Cod Evening, en 1939, ne s’emmerdent-il pas joyeusement, si j’ose dire? Une morosité digne d’un vieux couple, usé par le poids des ans, sans plus rien à se dire, à échanger… « Tu croiras à l’amour, mais tu divorceras comme tout le monde, mon fils »…

On évolue, donc. Et ce n’est finalement pas tant de l’Amérique dont il s’agit, mais bel et bien de nous. De nos espoirs et de nos désenchantements, dans une société qui nous promettait tout, et ne nous offre rien. Ou plutôt ne peut rien nous offrir… C’est cela le talent si rare d’Edward Hopper, son étrange modernité, maintenant, 45 ans après sa mort: faire éclater cette réalité crue, et nous la jeter en pleine face. Sans doute, d’ailleurs, une telle rétrospective n’aurait pas obtenu les mêmes échos, il y a quinze ou vingt ans de cela.

L’ENVERS DU DÉCOR, TOUJOURS.

Et rien que pour cela, l’exposition vaut la peine. Mais le Grand Palais, qui ne fait pas les choses à moitié, va plus loin encore en nous faisant découvrir un autre Edward Hopper. Celui des jeunes années de formation. Même, osons le dire, celui qui peignait de vilaines croûtes de Notre-Dame de Paris, dont personne ne voudrait, même dans le pire des vide-greniers. Le jeune Hopper a fait trois courts séjours à Paris, en 1906 (il a 24 ans), 1909 et 1910. Il habitait alors au 48, rue de Lille, et s’exerçait à son futur art.

Soir Bleu, 1914


Entre deux exercices, pas tous réussis, quelques merveilles, toutefois. Certaines de ses aquarelles par exemple, toutes simples mais aux traits bien affirmés: Parisian Man Smoking ou Couple Drinking, de 1906 et 1907, assez fascinantes. Et puis ce Soir Bleu, de 1914, premier choc de l’exposition, avec ce clown si triste, cette composition si mélancolique, qui annonce ses grandes oeuvres, trente ans plus tard. Tout comme, un peu loin, la série sur Gloucester laisse entrevoir ses spécificités géniales, à contre-courant des habitudes: quand tous les peintres du dimanche s’acharnent, dans ce charmant port de pêche anglais, à saisir plus ou moins adroitement la beauté de la mer et des bateaux, lui tourne délibérément son chevalet de l’autre côté. Et c’est les maisons qu’il peint. L’envers du décor, déjà.

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Edward Hopper
Grand Palais
Entrée par l’avenue du Général Eisenhower

Jusqu’au 28 janvier 2013