20121010

Hiroshige, l’art du voyage / Van Gogh, rêves du Japon

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dans In Exhibit

Des estampes de Hiroshige aux japonaiseries de Van Gogh.
Et vice et versa.


Van Gogh appelait ça des « japonaiseries ». Soit l’influence, considérable, de l’art japonais sur les artistes de la fin du XIXème siècle. Et le brave Vincent, plus qu’un autre encore, a plongé dedans à corps perdu (j’allais dire oreille, huhu).
Son maître à penser? Hiroshige. Qui ça? C’est bien là le problème… En France, Hiroshige, personne ne connaît, et c’est donc tout le mérite de la Pinacothèque que de le faire découvrir via une confrontation avec son lointain « élève ». Enfin, lointain… géographiquement j’entends, car les deux hommes étaient finalement contemporains. Quand Hiroshige meurt du choléra en 1858, à 61 ans, le petit Vincent a déjà 5 ans.
La Pinacothèque présente ainsi une exposition double : « Hiroshige, l’art du voyage », et « Van Gogh, rêves de Japon ». On regrettera, d’abord, mais pour mieux l’excuser ensuite, que les deux soient dissociées: difficile, il est vrai, de mêler les conditions de conservation des estampes du maître japonais, lesquelles exigent une certaine pénombre, avec la luminosité nécessaire au repérage des coups de pinceaux énergiques et saccadés du néerlandais.

Hiroshige, le maître des estampes

Ainsi Hiroshige occupe-t-il le site n°1, place de la Madeleine, et Van Gogh le n°2, 8, rue Vignon, juste en face. En réalité, Hiroshige a droit à une rétrospective très complète, tandis que la partie sur Van Gogh, plus partielle avec seulement une quarantaine d’œuvres, répond elle au thème de la confrontation des deux arts. Avec, mais j’y reviendrai, le même schéma reproduit à chaque fois : le tableau de Van Gogh et, à côté, un panneau avec une reproduction, sur papier et malheureusement en noir et blanc, d’une estampe d’Hiroshige, censée démontrer les similitudes.
Mais Hiroshige, d’abord. A mon sens, c’est par lui qu’il faut commencer, pour bien s’imprégner de l’art du maître de l’estampe, avant de chercher à voir comment il a pu influencer Van Gogh. Malheureusement, comme c’est trop souvent le cas, le commissaire de l’exposition a visiblement eu du mal à se mettre dans la peau du visiteur lambda qui, il y a cinq minutes encore, ignorait jusqu’à l’existence même de ce gentil Hiroshige. Et je ne vous parle même pas des lacunes en géographie japonaise qui nous éclate tristement à la gueule… A défaut de prendre en considération que le quidam a déjà du mal à placer Châteauroux sur une carte (oui, oui, je parle pour moi), le GC (gentil commissaire) commet donc quelques erreurs de conception dans son parcours. Et c’est dommage.

D’Edo à Kyoto, trois semaines de voyage

Je passe sur ce joli « Tout le monde en France est persuadé que l’artiste japonais le plus célèbre est Hokusai » qui introduit l’expo, et vous fait passablement sentir très con. Car non, bordel, non, je n’ai jamais entendu parler de ce Hokusai ! Le plus ennuyeux est ailleurs… On apprend très vite que Hiroshige est célèbre pour avoir réalisé des estampes représentant les paysages des routes reliant Edo à Kyoto. Jusque là, très bien. On sait, là aussi très vite, qu’Edo est l’ancien nom de Tokyo, avant 1868 (même que, sans trop me vanter, je le savais sans avoir besoin de le lire, moi) (eh ouais !).
De quoi à peu près situer l’endroit, ok. Mais Kyoto? C’est une ville du Japon, parfait. Mais où? Loin de Tokyo? Près? Les premiers indices laissés m’ont fait penser que c’était tout près, et que les paysages de Hiroshige correspondaient à une sorte de promenade que les Tokyoïtes pouvaient faire à pied le week-end. En réalité, que nenni ! Il y a quasi 500 bornes entre les deux villes, et il fallait trois bonnes semaines pour faire le voyage. Seulement, c’est après avoir franchi quelques salles que l’on a enfin droit à une carte nous permettant de s’en rendre compte.
Je soulève ce problème et m’étale sciemment sur la question – il faut vraiment se mettre à la place des visiteurs, c’est le message que je souhaiterais faire passer à tous les commissaires d’expos qui passeraient par ici – mais ne voudrais pas non plus en faire des tonnes. Car l’exposition vaut vraiment le coup d’œil. Hiroshige avait un réel talent qui mérite d’être (re)connu. Ses compositions sont parfaites, avec des angles, des courbes et des diagonales qui viennent sublimer ses estampes. Une merveille pour quiconque voudrait prendre une leçon de perspectives et de points de fuite.

Des 53 étapes du Tokaido aux 69 relais du Kisokaido

On peut aussi se rendre compte, de par une conception chronologique de l’exposition, des progrès réalisés par Hiroshige dans la maîtrise de son art. Le bonhomme, sans jamais quitter sa bonne ville d’Edo – le petit canaillou travaillait comme s’il était sur place alors même qu’il restait tranquillou à la maison et se servait de bouquins de voyages faits par d’autres pour être à peu près raccord avec la réalité – a commencé par mettre en estampes les 53 étapes du Tokaido (le chemin, long de 488 km, reliant Edo à Kyoto par le Sud) vers 1833.
Le succès étant tout de suite au rendez-vous, son éditeur lui demande dans la foulée de faire de même avec les 69 relais du Kisokaido, c’est-à-dire le chemin du Nord cette fois. On est au tout début des années 1840, et ces deux voies d’accès sont alors très prisées des Japonais, les deux villes étant des pôles économiques importants.
Les routes sont tellement empruntées que les autorités, bonnes poires, ont fait planter tout le long des cerisiers pour que les voyageurs, militaires et autres marchands principalement, puissent marcher à l’ombre. C’est-y-pas mignon tout ça… Bientôt, cela devient même Disneyland, si j’ose dire, avec l’installation de moult restaurants et auberges.
Mais Hiroshige, lui, s’est surtout concentré sur la représentation des paysages avec des variations sur les saisons : soleil, neige, pluie, brume. Une autre de ses grandes passions ? Les ponts et les reflets, divers, variés, mais toujours réjouissants, sur l’eau.

Des japonaiseries de Van Gogh aux photos de Denis Rouvre

Voilà pour Hiroshige. Je voulais faire court, je vous le jure… C’est manifestement encore raté. Pour ceux qui restent, un petit mot sur Van Gogh maintenant. Mais très rapide, juré. J’ai dit l’essentiel, déjà, plus haut, en décrivant l’organisation de l’espace : un tableau de Van Gogh et, à côté, un panneau avec une photo d’une estampe de Hiroshige et un zoom sur un détail pour mettre en lumière les similitudes.
Certaines, autant l’avouer, ne sautent pas forcément aux yeux. Hiroshige a représenté des arbres, avec des troncs un peu tordus? Van Gogh aussi, la belle affaire. Hiroshige, un petit vieux avançant courbé? Van Gogh aussi, en prenant l’option petit vieille. Cela dit, ce sont les mêmes postures, c’est vrai. Et, dans ses lettres à son frère Theo, Vincent ne cessait de parler du Japon – ses « japonaiseries » donc, qui le fascinaient tant.
Et c’est vrai, surtout, que dans le jeu des lumières, dans la manière des mettre en scène le mouvement des feuilles, des arbres, de la nature en général, Van Gogh a visiblement puisé aux sources de Hiroshige, découvert par la grâce de Siegfried Bing, marchand d’art installé à Paris, spécialisé dans les estampes et gravures japonaises. Clairement, des compositions d’œuvres sont identiques: la même diagonale, les mêmes courbes. Et c’est somme toute très touchant de le découvrir.
En parlant de choses touchantes, une dernière chose. Il est absolument nécessaire de bien prendre soin de visiter aussi, avant de quitter la Pinacothèque, l’espace réservé aux photos de Denis Rouvre, sur « Le Japon du chaos ». Toute une série de portraits de Japonais en gros plan, et de paysages shootés après le tremblement de terre et le tsunami de 2011. Si les portraits m’ont laissé de marbre, les photos de paysages, en noir et blanc, sont assez fascinantes.

Hiroshige, l’art du voyage et Van Gogh, rêves du Japon
Pinacothèque 1 et 2
28, place de la Madeleine et 8, rue Vignon
75008 Paris
Jusqu’au 17 mars 2013