20121008

Kant chez les robots Le bien objectif liberticide?

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Peut-on protéger quelqu’un contre son gré ? Les lois universelles sont-elles humaines ?
Autant de questions qui renvoient à de brûlantes questions d’actualité comme celle de l’intervention en Syrie, ou plus largement la réification des rapports sociaux et la servitude volontaire.


Afin d’aborder ces nombreux problèmes nous pouvons faire un parallèle entre l’impératif catégorique kantien et les trois lois de la robotique d’Asimov.

Voici ce que dit Kant :
« Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. »
« Agis selon la maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle »
« Agis selon des maximes qui puissent en même temps se prendre elles-mêmes pour objet comme lois universelles de la nature. »

Voici les trois lois de la robotique d’Asimov :
Première loi : Un robot ne doit pas porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
Deuxième loi : Un robot doit obéir aux ordres donnés par un être humain sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première loi.
Troisième loi : Un robot doit chercher à protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première et la Deuxième loi.

Si l’on transpose les lois de la robotique sur les impératifs de Kant, on peut dire que les humains représentent l’autorité supérieure (qui plus est créatrice), en l’occurrence Dieu, l’Etat ou le Grand Autre en général, et les hommes les robots. On notera que dans la philosophie kantienne il n’est pas question de révolte mais toujours d’obéissance à l’Etat, obéissance qui va de pair avec le strict respect des impératifs : « Toute opposition au pouvoir législatif suprême, toute révolte destinée à traduire en actes le mécontentement des sujets, tout soulèvement qui éclate en rébellion est, dans une république, le crime le plus grave et le plus condamnable, car il en ruine le fondement même » ou encore « L’homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître qui le force à obéir à une volonté universellement valable. »

Il en est de même dans le monde d’Asimov, tout est réglé en sorte que les robots obéissent à des règles valables universellement, selon une hiérarchie des normes que n’aurait pas désavoué le kantien qu’était Hans Kelsen. Selon la transposition, donc, les robots sont les hommes et les hommes sont le Grand Autre (le créateur, la loi universelle, l’Etat) qui les domine. Or, dans le film I robot, I.A WIKI, la mémoire centrale de la firme robotique, décide d’enfreindre la première loi pour le bien de l’humanité, ce dans la logique de sa programmation, c’est-à-dire la réalisation effective, jusqu’au-boutiste, de la loi universelle. Elle décide alors de mobiliser les robots pour protéger les humains contre eux-mêmes en déclarant la loi martiale.
Ici I.A WIKI pourrait être la réplique futuriste d’un Lénine qui, prenant au mot les dix commandements et la déclaration des droits de l’homme et des citoyens, décide de mobiliser le prolétariat afin d’instaurer le communisme, loi universelle ultime, par la dictature et la force.


Ton bien, envers et contre toi

De nos jours, de manière plus soft, I.A WIKI pourrait être cette autorité « libérale » consistant à « protéger » malgré lui l’individu de nos sociétés — tu ne dois pas fumer, tu ne dois pas boire, tu ne dois pas grossir, tu ne dois pas te mettre en danger — ou « libérer » malgré lui l’individu des sociétés « arriérées » — tu dois bien voter, tu dois bien consommer, tu dois bien jouir —.

La figure intéressante dans le film I Robot est ce robot, Sonny (unique à avoir été nommé), qui est le seul à avoir été programmé pour ressentir les émotions humaines qui sont autant de ponts entre monde intérieur et monde extérieur, ce contre la froide logique rationnelle et apathique de la loi et de la programmation robotique (c’est ainsi que selon le critère d’efficacité un robot va sauver le protagoniste principal de la noyade et non une fillette sous prétexte qu’il a plus de chances de survie). Cette qualité lui permet à la fois de remettre en question la pertinence de la loi universelle créée par les êtres humains et de lutter contre son envers ou son aboutissement pervers incarnée par I.A WIKI qui déclare l’état d’exception pour protéger la loi universelle.
Une manière de montrer, en quelque sorte, que le processus d’individuation comme forme de constitution de la liberté individuelle et collective n’est pas la résultante de l’application d’une froide loi mécanique universelle, mais répond davantage à une évaluation permanente de ce qui est bon ou mauvais pour chaque situation singulière.

Déjà en 1796, Benjamin Constant émettait cette remarque à propos de la philosophie de Kant : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »