20121029

L’art en guerre… Créer, c’est résister un peu

mam
dans In Exhibit

Que peut faire un peintre pendant la guerre? Résister ou collaborer, c’est un fait – voire juste essayer de survivre, ce qui est déjà pas mal -, mais comment? En peignant, pardi. Pas forcément très efficace pour bouter l’ennemi hors du pays, mais artistiquement bigrement intéressant. C’est du moins ce que vient prouver l’exposition « l’art en guerre », proposée par le musée d’art moderne de la ville de Paris.


400 oeuvres de plus de 100 peintres et sculpteurs: de quoi bien se rendre compte que, parfois, la guerre, « ça secoue », comme on dit… A ce propos, bien sûr, rien n’égalera sans doute la Première Guerre mondiale et « dada« , mais la période qui va de 1938 à 1947, sur laquelle se penche le musée d’art moderne, est néanmoins assez parlante elle aussi.

Quatre exemples, d’abord, histoire de donner le ton. Entre 1939 et 1940, Edouard Goerg, dont l’épouse est juive (c’est le genre de petit détail qui a son importance, à l’époque…) montre clairement ce qu’il pense du « retour à la guerre »: deux êtres frustres, au premier plan, avec des têtes affreuses et déformées, se foutent sur la tronche à coups de gourdin. Un chouya barbare. Derrière, des scènes de chaos, entre des eaux déchaînées et une voiture tombant dans un précipice. L’absurdité de ce qui se profile, en somme… Pas follement va-t-en-guerre ce cher Edouard…

En même temps, quand on voit le résultat que cela donne, quelques années plus tard chez Georges Rouault, difficile de lui donner tort… « Homo homini lupus« , l’homme est un loup pour l’homme: un gars pendu. Idéal pour décorer agréablement son salon…

D’autres, face aux monstruosités de la guerre, se tournent plutôt vers la religion. Chagall est de ceux-là. En exil aux Etats-Unis, il retravaille son tableau « Révolution », réalisé en 1937 pour les 20 ans de la Révolution d’Octobre en Russie, et en fait un triptyque (« Résistance », « Résurrection », « Libération ») encore plus tourmenté, marqué par des images apocalyptiques, derrière un Christ en croix, symbole des souffrances de l’homme.

Après guerre, en réaction aux années de censures contre « l’art dégénéré » (en gros un truc de Bolchéviques et de juifs), l’abstraction se libère. Et comme c’est en plus une manière de dire sa souffrance et son incompréhension contre ce qui vient de se passer, inutile de dire que tout ce beau monde s’en donne à coeur joie. Ainsi, avec Nadja 2, par exemple, Marcel Barbeau peint de jolis zigouigouis à l’encre de Chine… Quand je vous disais que la guerre, ça les avait remués un peu, nos amis artistes…

L’ennui, finalement, c’est que l’exposition ne nous guide pas vraiment dans cette mutation. La faute, sans doute, à la quantité des oeuvres exposées – 400, on l’a dit, mais on ne va pas se plaindre, pour une fois, d’en avoir pour son argent. Difficile, avec une telle somme, de garder une cohérence globale: pas grand-chose de commun entre le travail d’un Matisse, réfugié dans le Sud de la France, mais guère inquiété, ou celui d’un Moïse Kisling pour qui on imagine aisément que les difficultés étaient autrement plus importantes. Moïse Kisling, après un court séjour à Marseille (qui lui permet de peindre un très joli Port de Marseille, en 1940), s’exilera d’ailleurs aux Etats-Unis. Ce qui, rétrospectivement, paraît en effet avoir été une plutôt bonne idée.

Ainsi, en dépit d’un parcours thématique fait de 14 sections, censé nous éclairer sur les évolutions de cet « art en guerre », on s’y perd un peu. Qu’à cela ne tienne. Déambuler dans les salles suffit à y trouver son bonheur. Pas compliqué, cela dit, avec des Matisse, des Picasso, quelques Chagall, un Kandinsky, un Soulages, du Dubuffet et quelques Antonin Artaud

Quelques pépites plus confidentielles, aussi, mais très attachantes. Une salle est réservée au « salon des rêves » d’un certain Joseph Steib. Merveilleux Joseph Steib, Alsacien, ancien employé municipal de la ville de Mulhouse qui, dans la cuisine de sa maison de Brunstatt, durant la guerre, se met à peindre, dans le style naïf des ex-votos, toute une série de tableaux contre le régime nazi. Sa manière de résister à lui. Tout aussi dangereuse pour sa vie, soit dit en passant, que s’il l’avait fait les armes à la main. Il exposera ses toiles après guerre, et quelques-unes sont réunies ici. Le style? Pas terrible. Mais l’émotion, elle, est parfaitement au rendez-vous.

Même chose avec la galerie Jeanne Bucher, dans une autre salle. Une Alsacienne elle aussi, tenant galerie à Paris, boulevard du Montparnasse, et s’évertuant, en dépit des risques évidents, à continuer de présenter des artistes alors considérés comme « dégénérés ». Résistante artistique, et aussi résistante tout court, elle aidera les enfants d’exilés et les internés dans les camps, de même qu’elle protègera « ses » artistes contre les menaces nazies. Une manière de bien signifier que créer, c’est résister aussi.

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