20121015

Science, expertise et opinion publique, le tiercé gagnant

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La récente étude sur les OGM vient remettre sur le devant de la scène politique le rôle prépondérant des experts : colonisant peu à peu l’ensemble des domaines de la vie, l’expert apparaît comme une figure indispensable à la bonne marche de la société en éclairant de temps à autre le citoyen grâce à ses conclusions « objectives ».


La récente étude sur les OGM vient remettre sur le devant de la scène politique le rôle prépondérant des experts : colonisant peu à peu l’ensemble des domaines de la vie, l’expert apparaît comme une figure indispensable à la bonne marche de la société en éclairant de temps à autre le citoyen grâce à ses conclusions « objectives » (autrement dit, qui ne prêtent pas à discussion et se situent « au-dessus » du champ politique). Cette hégémonie de l’expertise, si elle apparaît de plus en plus prégnante, a pu commencer à se développer il y a environ quatre siècles.

LA SCIENCE, UNE RELIGION « RENAISSANCE »

Nous sortons à cette époque des guerres de religions. L’enjeu consiste alors, pour éviter de nouveaux conflits idéologiques, à s’en remettre à un Etat axiologiquement neutre qui aurait évacué toute référence morale. L’objectif devient alors de définir des procédures neutres et objectives en calquant l’administration des hommes sur l’administration des choses en vertu de critères « scientifiques ». C’est à l’aune de cette révolution idéologique que l’expertise va peu à peu tenir lieu de politique universelle. Ce passage d’une idée de Bien gouvernant la société à l’idée de neutralité objective ne s’est pas fait en un jour, et il est intéressant de déceler les modalités de cette transition pour bien en saisir tous les enjeux.
Prenons le cas du problème de l’inoculation de la variole et de la vaccine au XVIIIème siècle. Au début du siècle, l’inoculation pose de véritables problèmes moraux : ne contrarie t-elle pas l’ordre naturel et divin ? Dieu permettrait-il d’injecter du mal pour en faire un bien ? C’est à Boston, lors d’une épidémie de variole en 1721, qu’un groupe de pasteurs trouve la solution : puisque c’est par l’étude de la nature que l’on peut connaître les décrets divins, c’est par la comparaison des risques que l’on connaîtra les voies de Dieu. Autrement dit, les personnes qui se font inoculer, en utilisant le risque (celui de perdre la vie), non seulement ne contrarient pas la providence, mais au contraire contribuent à dévoiler l’ordre naturel et donc l’ordre divin. Certains, comme le pasteur Charles Chais, affirment même que notre corps appartenant à Dieu, et ce corps ayant plus de chance de survivre grâce à l’inoculation, ce serait léser Dieu que de ne pas prendre les meilleurs risques.
Nous retrouvons cette notion de risque jusque dans les contrats sociaux de l’époque, notamment chez Rousseau, qui affirme qu’en entrant dans l’association politique, l’individu a tout de même un peu moins de chance de se faire tuer par le souverain que s’il restait dans le sauvage état de nature. Dans les années 1750, donc, les propagandistes de l’inoculation se constituent en véritables experts, allant jusqu’à contourner certaines autorités légitimes comme la faculté de médecine qui possédait à l’époque le monopole des remèdes légitimes. C’est ainsi que Charles Marie de La Condamine, un géomètre qui dirigea à partir de 1754 la campagne pro-inoculation, affirma contre les médecins qu’il s’agissait avant tout d’un problème de probabilités. Malgré la propagande, l’inoculation étant libre, on trouve à Paris en 1758 à peine cent inoculés. Le peuple reste méfiant, d’autant que l’inoculation étant un marché juteux, les inoculateurs publiaient à grand tirage les accidents résultant du traitement des concurrents.  Les aristocrates, par contre, constituent les premiers volontaires : il s’agit avant tout pour eux de défier la mort dans un geste superbe, qui plus est s’il peut servir l’humanité. En aucun cas leur décision ne résulte d’un calcul rationnel visant le moindre risque comme le voudraient les partisans de l’inoculation, au contraire. Devant le peu d’enthousiasme, Napoléon décide de prendre les choses en mains à partir de 1800 en créant un comité de vaccine sous l’autorité de ministre de l’intérieur, inaugurant ainsi l’expertise administrative. Dès 1803, nous compterons plus de 500 000 vaccinés qui ne s’en tireront pas tous très bien — notamment en raison du monopole d’Etat, il n’existe plus d’émulation entre les inoculateurs qui publiaient leurs recherches et les accidents—.

Avec le développement de l’expertise, la population devient alors un véritable enjeu politique de l’Etat comme l’a bien montré Michel Foucault. Il s’agit avant tout de contrôler (grâce à des outils comme les statistiques) et de minimiser les risques en appliquant des critères objectifs et neutres censés maximiser l’ « efficacité ». Tout désormais passe par le filtre de l’expertise qui permet de donner une légitimité aux décisions, ce qui pose plusieurs problèmes : outre le paradoxe qui consiste à demander aux experts des solutions aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes créé ou justifié (ex : les économistes et la crise), nous sommes confrontés à l’évacuation complète de la question des fins qui est une question éminemment politique.
En plus de cela, l’expertise entraîne la formation d’une caste au pouvoir grandissant conduit à s’interroger sur le lien entre science et démocratie.

L’EXPERT, UN GOUROU DÉMOCRATE

Au début du XXème siècle déjà  Walter Lippmann et John Dewey s’étaient confrontés à la question, le premier affirmant que le peuple devait être éclairé par des experts conscient de l’intérêt général, tandis que le second insistait sur le parti pris des experts et la capacité de l’opinion publique à s’emparer de sujets complexes. Nul ne peut empêcher le peuple de s’emparer d’une question scientifique si elle le concerne directement. La recherche fondamentale n’a certes pas à être « contrôlée » par les citoyens, pas plus qu’il n’a à contrôler l’artiste dans son atelier. Ce n’est pas grâce à la démocratie que la question de l’origine de l’univers sera résolue, si tant est qu’elle puisse l’être, mais par une poignée de physiciens exceptionnellement doués. Il en est autrement de la recherche appliquée qui rentre en interaction avec la vie des gens. L’enjeu consiste alors à constater la dimension politique de l’objet scientifique pour envisager démocratiquement les finalités des recherches. Certains ont déjà pu penser et expérimenter cette possibilité. Quelqu’un comme Richard Sclove, par exemple (auteur notamment de Choix de technologie, choix de société, Descartes & Cie, 2003), a fondé en 1987 le Loka Institute, une organisation dont l’objectif est de « faire en sorte que la recherche, la science et la technologie répondent à des priorités sociales et environnementales décidées de manière démocratique ». Nous trouvons aussi au Canada quelques expérimentations de collectifs, les ARUC (Alliance recherche universités communautés) qui combinent associent des chercheurs avec des citoyens sur des problématiques scientifiques aux incidences politiques (comme la recherche génétique). Dans cette perspective, c’est la conception même de l’expertise qui est révisée en respectant notamment deux critères fondamentaux : tout d’abord la nécessité du débat contradictoire. L’idée que « le scientifique est objectif » pare l’expert d’un argument d’autorité souvent infondé. Ensuite, les bonnes décisions requièrent des experts venus de tous les horizons liés à tel ou tel problème, ainsi que des non experts concernés par ce problème.

C’est à ces conditions que la science et sa cohorte de représentants peut enrichir la vie au lieu de la réifier. En cela, ce qu’écrivait Bakounine dans Dieu et l’Etat (1882) reste toujours d’actualité :

 « La vie est toute fugitive et passagère, mais aussi toute palpitante de réalité et d’individualité, de sensibilité, de souffrances, de joies, d’aspirations, de besoins et de passions. C’est elle seule qui, spontanément, crée les choses et tous les êtres réels. La science ne crée rien, elle constate, et reconnaît seulement les créations de la vie. Et toutes les fois que les hommes de la science, sortant de leur monde abstrait, se mêlent de création vivante dans le monde réel, tout ce qu’ils proposent ou créent est pauvre, ridiculement abstrait, privé de sang et de vie, mort-né, pareil à l’homunculus créé par Wagner, non le musicien de l’avenir, lui-même une sorte de créateur abstrait, mais le disciple pédant de l’immortel docteur Faust de Goethe. Il en résulte que la science a pour mission unique d’éclairer la vie, non de la gouverner. (…)D’un côté, la science est indispensable à l’organisation rationnelle de la société ; d’un autre côté, incapable de s’intéresser à ce qui est réel et vivant, elle ne doit pas se mêler de l’organisation réelle ou pratique de la société. Cette contradiction ne peut être résolue que d’une seule manière : par la liquidation de la science comme être moral existant en dehors de la vie sociale, et représenté, comme tel, par un corps de savants patentés ; par sa diffusion dans les masses populaires. La science, étant appelée désormais à représenter la conscience collective de la société, doit réellement devenir la propriété de tout le monde. »