20121009

Vous n’avez encore rien vu

renais

Je l’attendais, le grand film de l’année. Il est arrivé, enfin. Et, comme les voies du cinéma sont impénétrables, c’est contre toute attente avec Alain Resnais qu’est venue la lumière.


Je dis contre toute attente car ses dernières productions m’avaient laissé sur ma faim. A tel point que j’avais abandonné l’idée de revoir un jour du Resnais. Après tout, me disais-je, ce n’est plus maintenant, à 90 ans sonnés, que papy va remonter la pente.
Raisonnement stupide? Oh que oui alors! « Vous n’avez encore rien vu » est une merveille, et je pèse mes mots. Je passe vite sur le synopsis, vous livrant juste les quelques lignes fournies par Allociné:
« Antoine d’Anthac, célèbre auteur dramatique, convoque par-delà sa mort, tous les amis qui ont interprété sa pièce « Eurydice ». Ces comédiens ont pour mission de visionner une captation de cette œuvre par une jeune troupe, la compagnie de la Colombe. L’amour, la vie, la mort, l’amour après la mort ont-ils encore leur place sur une scène de théâtre ? C’est à eux d’en décider. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises… »
Une pièce de théâtre transposée au cinéma? Plus que casse-gueule. Ok, la comédie s’y prête plutôt bien – du Père Noël est une ordure au Dîner de cons, on a en tête quelques exemples de réussites – mais Eurydice ? Le mythe d’Orphée et d’Eurydice ?! De quoi donner des sueurs froides.

Par-delà les générations, les mêmes sentiments nous unissent

D’abord, qu’on se rassure, si c’est bien du mythe grec dont il est question, il est passé au tamis contemporain de Jean Anouilh. Eurydice et Orphée sont bien là, mais attablés au buffet d’une gare, ce qui est déjà nettement moins déconcertant que la toge antique pour nos pauvres cerveaux du XXIème siècle.
Deuxième chose, la plus importante en réalité: le visionnage de la captation de la pièce jouée par la Compagnie de la Colombe n’est qu’un prétexte à une mise en abyme (en réalité plusieurs mises en abyme). C’est donc tout sauf le sujet principal du film. Et quand bien même, d’ailleurs… La mise en scène de cette troupe de jeunes gens, avec Bruno Podalydès à la baguette, est vraiment excellente: si demain cette compagnie joue pour de vrai Eurydice, il faudra absolument y courir.
La grande intelligence d’Alain Resnais est d’avoir compris que, pour déclamer son amour du théâtre, il fallait justement sortir du cadre rigide d’une représentation réelle, pour, au contraire, utiliser toutes les techniques d’évasion propres au cinéma: changements de plans, de scènes, de rythmes… Il le fait à merveille, alternant entre différents couples d’acteurs qui, au fil du temps, ont incarné le couple Eurydice/Orphée pour Antoine d’Anthac (Denis Podalydès).
Trois couples. Trois générations. Trois variations autour du thème de l’amour éternel, de l’amour impossible. Le tout, par la grâce de ces trois générations réunies, renforcé par un message nostalgique du temps qui passe et du passage de relais.

Un César pour Arditi !

Il faut voir Pierre Arditi – oh oui, il faut voir Pierre Arditi, extraordinaire Pierre Arditi filmé par Resnais: voilà longtemps que je ne l’avais pas vu aussi excellent (ça sent le César, vous l’aurez lu ici en premier) ! Pierre Arditi joue son propre rôle: celui de Pierre Arditi, ayant endossé le costume d’Orphée, il y a bien des années de cela… Il faut le voir, ce vieil Orphée, l’œil humide devant la prestation retransmise en vidéo de son alter ego de la Compagnie de la Colombe, Sylvain Dieuaide, plus jeune et plus beau que lui (plus beau parce que plus jeune) (salauds de jeunes)… Il faut le voir se lever à la suite d’une tirade énoncée par son lointain successeur. Il faut le voir déclamer la réplique à son tour – la même réplique, les mêmes mots, mais avec ses intentions à lui, son phrasé, ses intonations, son vécu…
Il faut voir Sabine Azéma, la première des Eurydice, faire de même avec la jeune Vimala Pons, de la Compagnie de la Colombe. Il faut voir Lambert Wilson, Orphée n°2, se lever à la suite de Pierre Arditi et, à son tour, après le jeune homme de la captation et après son camarade Arditi, dire lui aussi ce si beau texte… Il faut voir Anne Consigny, Eurydice n°2, entrer dans la danse… Il faut voir le jeu des regards, la subtilité du jeu de chacun, les petites différences qui s’opèrent. Assurément, l’un des plus beaux hommages au théâtre que le cinéma puisse rendre…

Un film trop focalisé sur le couple Arditi/Azéma

Il faut voir, enfin, Michel Piccoli ! Le vieux Michel Piccoli, avec ses rides et son passé… Lui qui, il y a si longtemps déjà, jouait le père d’Orphée-Pierre Arditi, le voilà qui se lève lui aussi. Les jambes ne sont plus très stables, l’équilibre du corps plus trop assuré, mais la voix, elle, est là, pleine, forte. Elle s’adresse, par écran interposé, au jeune Orphée de la Compagnie de la Colombe. Et ils jouent, ils jouent ensemble ces deux-là, se répondent comme s’ils étaient sur la même scène, comme s’ils avaient l’âge d’être père et fils, comme s’il n’y avait pas une génération de plus, au moins, les séparant… Une merveille de symbole. De quoi, ni dans un sens, ni dans l’autre, ne plus jamais avoir envie de se traiter de « petit con » ou de « vieux débris ».
De la nostalgie, ça oui, mais sympathique. De celle qui unit les êtres, par-delà les années, via des souvenirs communs, des sentiments communs. Les mêmes vies d’hommes, faites de joies et de peines, d’amours et de désamours… Quelque-chose qui ressemblerait à un « moi aussi je suis passé par là, tu sais » ânonné d’une voix douce. De la tendresse en somme, bordel, de la putain de belle tendresse !
Un bémol dans ce concert de louanges? Eh oui, quand même. Ce petit jeu, si subtil, entre générations, Alain Resnais, peut-être parce qu’il a eu peur de trop compliquer son film, l’abandonne très vite. On quitte le rythme rapide et réjouissant des alternances entre les trois couples Orphée-Eurydice pour se concentrer sur celui formé par Pierre Arditi et Sabine Azéma (il se passerait un truc entre Resnais et Azéma que ça ne m’étonnerait pas, tant on sent qu’il aime la filmer, ahah). Lambert Wilson et Anne Consigny sont réduits à de simples seconds rôles, et même la Compagnie de la Colombe s’efface un peu. C’est dommage car c’est surtout ce mélange des genres qui donne son sel au film.

Même déception, plus cruelle encore, avec la fin. Je ne vais rien vous en dévoiler, mais disons juste que le coup de théâtre final sombre un peu dans le ridicule. Resnais a toutefois la bonne idée de l’évacuer en cinq minutes. Trop court, fort heureusement, pour venir ternir le souvenir, tout doux, que laisse Vous n’avez encore rien vu.