20121107

‘Cannibal Holocaust’ Holocaust

cannibalholocaust

La censure même du film Cannibal Holocaust prouve que la dénonciation dont faisait preuve ce film s’attaquait à quelque chose de bien trop ancré dans nos sociétés, aujourd’hui encore.

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Nous avons presque tous eu une discussion avec quelqu’un qui a vu Cannibal Holocaust et qui vous a dit, en faisant mine de ne pas oser vous le dire que c’était le film d’horreur le plus choquant que la terre ait porté (après un clip de Ke$ha, bien entendu). Bien que vous ayez alors 14 ans et que vous ne saisissiez pas encore l’étendu du mot ‘controverse’ vous aviez déjà saisi que cela donne un statut spécial à ceux qui l’utilisent.

Et bien j’ai vu Cannibal Holocaust, et non je ne vous en parlerai pas avec ce petit sourire d’excitation que provoque la sensation d’avoir transgressé quelque chose et d’avoir feint ne pas être sensible à ce que vous avez vu alors que cela vous coûtera 6 mois de salaire en psy, 13 ans plus tard.
Non, je vais vous décrire en quoi le contenu est fort (pas la lecture littérale, bien entendu), pourquoi en mon sens la censure qu’a déclenché ce film l’a en fait promu, et enfin je vais prendre un air intelligent (vous savez, un pied en avant, la main sur le menton, un col roulé noir, devant une œuvre d’art discutable) en essayant de trouver l’origine de la pulsion scopique gore chez l’humain. Il va de soi que je vais échouer à en trouver l’origine, mais j’aurais au moins, j’espère, créé un début de réflexion chez vous.

CASTIGAT RIDENDO MORES


Si l’on passe outre les 4 viols, dont deux de groupe, les tortures et meurtres d’animaux. Le pitch tourne autour d’une équipe de ‘reporters’ qui part en Amazonie filmer des ‘sauvages’. Sans vous spoiler Pocahontas, la civilisation et la sauvagerie sont des concepts issus de l’appréciation culturelle de chacun. Ainsi, et puisque le film n’a de but moralisateur du style « regardez comme on est bon avec ces sauvages », le réalisateur prend le parti de montrer ces gens civilisés comme de vrais barbares qui terrorisent et meurtrissent les ‘sauvages’. On a au moins un point commun avec Lévi-Strauss.
Ce film, annoncé comme film d’horreur / gore prend en fait une tournure dénonciatrice de la vision occidentale hégémoniquement civilisatrice des peuples dits primitifs. Le titre même, Cannibal Holocaust (L’Enfer Cannibale en quebecquois), est ironique, montrant plutôt l’enfer médiatique.

Le réalisateur explique avoir voulu dénoncer le sensationnalisme journalistique, ce a quoi on lui a répondu « rien ne justifie autant de violence ».
Ah bah on est bien d’accord, c’est bien pour ça que ce film est d’autant plus pertinent. Et l’on peut même se dire qu’il a été victime de la dénonciation de son film, dont l’un des protagoniste, en fin de narration fait indirectement brûler le film produit par les ‘reporters’ du début. Car Cannibal Holocaust à été censuré dans 60 pays à sa sortie et est toujours vu comme le pire film EVER.

ANIMA SANA IN CORPO SANO


Parlons un peu de l’environnement du film, voulez-vous ? Première chose qui me vient à l’esprit quand j’apprends que le réalisateur a du prouver l’état de santé de ses acteurs et que les scènes de torture étaient truquée est l’analogie avec le récit de la première pièce de théâtre. Vous savez, celle où le public ne pouvant distinguer le jeu du réel a pris une annonce d’invasion comme élément de réalité et a déserté le théâtre.
Et bien nous étions encore proche de cette situation vis à vis du cinéma dans les années 70. C’est pourquoi à sa sortie, il y a eu des investigations pour meurtres et cruauté. Chose impensable aujourd’hui, personne ne s’émeut à la sortie de Saw 37, encore heureux.

Mais d’où vient au fond cette dualité dans nos réactions face à ce genre de films ? D’un côté le refus, l’indignation parfois et de l’autre la fascination, la pulsion scopique.
La pulsion scopique est le besoin, le désir de voir ce qui se passe / s’est passé alors que d’aucun n’hésiterait pas à qualifier l’objet de vision d’horrible, d’effroyable et autre adjectif que vous utilisez lorsqu’un dont vous n’avez rien à faire vous parle de ses malheurs. Cette pulsion de ‘voyeurisme’ permet en fait à l’individu de se dissocier de l’incident: « ce n’est pas à moi que c’est arrivé ». Ce désir de constat visuel permet à l’individu de prendre de la distance par rapport à l’objet.
Ainsi, la fascination pour les films d’horreur / gore se base profondément sur la pulsion scopique du spectateur.

D’autre part, la réaction de rejet et d’indignation se base elle sur un raisonnement éthique de l’œuvre audiovisuelle. C’est pourquoi les critiques de Cannibal Holocaust se positionnaient en disant que « rien ne peut justifier autant de violence ». Cependant ce raisonnement se base sur une appréciation culturelle et personnelle du film. La violence des scènes empêchant éthiquement le film d’être apprécié pour ses autres aspects. Au fond, ces critiques arborent l’orthodoxie morale de la société, et c’est évidemment en ce sens qu’elles doivent être questionnées.

Pour finir sur un point mitigé, ce qui est totalement répréhensible dans ce film dans notre contexte sociétal actuel est le massacre d’animaux pour le tournage. Ainsi une tortue, deux singes, et un autre animal d’Amazonie que je n’ai pu identifier sont simplement tués devant la caméra pour les besoins du scénario – il n’y a en fait qu’une scène où un singe est tué, mais il a fallu refaire la prise et donc tuer un deuxième singe. Bien que l’on puisse essayer de justifier ces actes, ils invalident malgré tout le travail préalable du réalisateur dans son acte de dénonciation. Réalisateur qui d’ailleurs regrette aujourd’hui d’avoir fait ce film.