20121112

Chaïm Soutine : l’ordre du chaos

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dans In Exhibit

Tourmenté, vous avez dit tourmenté ?


Comment traiter de Chaïm Soutine? Par son oeuvre, son évolution picturale – en clair comme un artiste « normal », qui fait ses gammes et progresse dans sa maîtrise? Ou via l’angle de sa vie douloureuse et tragique?

Mettons-nous deux secondes dans la peau du commissaire de l’exposition, qui lui est consacrée à l’Orangerie. Pas facile de trancher, hein? Et vous savez quoi? Le commissaire a fait le mauvais choix…

Rien, ou presque, sur les failles de ce pauvre Chaïm, son complexe d’infériorité qui lui donne un abord timide et sauvage, guère avenant. Rien sur son mutisme, son caractère « associable » et renfermé. Rien sur la maladie, qui le ronge et le fait souffrir, et rien, enfin, ou presque, sur ses années de misères, dans un empire russe en déclin, au fin fond de la Biélorussie actuelle, quand il était enfant…

Certes, ses toiles parlent pour lui. Elles débordent de cette énergie tourmentée, transpirent de la fièvre et, osons le mot, mais avec les guillemets de rigueur alors, de la « folie » de Soutine. Mais, de là à ne rien en dire, justement, de ce chaos intérieur – hormis dans le sous-titre de l’exposition – c’est tout de même étonnant.

LES INFLUENCES DES GRANDS ANCIENS: FOUQUET OU REMBRANDT

L’Orangerie évacue donc l’étiquette d’artiste maudit pour mieux insister sur ses réussites. Et c’est vrai qu’après tout, à moins de trente ans, sa fortune est faite: le bon docteur Barnes lui achète une série de toile dès 1922, après être tombé en pâmoison devant Le Petit Pâtissier. Quelques années plus tard, et jusqu’à sa mort en 1943, le couple Castaing, Marcelin et Madeleine, prendra le relais, dans le rôle du mécène. Il en est résulté, entre autres, de très nombreux portraits de Madeleine, dont celui, magnifique, qui sert à l’affiche de l’exposition. Et Madeleine Castaing, morte quasi centenaire en 1992, témoigne dans un court extrait vidéo, très émouvant, diffusé à l’Orangerie: prière de ne pas passer devant sans s’arrêter.

Soutine a donc eu cette chance, inouïe, de voir son talent reconnu très vite par ses contemporains. Oh! pas tous, bien sûr, mais suffisamment pour assurer ses fins de mois. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. A fortiori chez un artiste. Et a fortiori, surtout, chez un pauvre juif orthodoxe malingre, né dans la région de Minsk, en 1893, arrivé en mauvais état à Paris, à 20 ans, un an avant le début de la Grande Guerre. Même l’armée, pourtant pas forcément très regardante vus les besoins, ne voudra pas de lui: « santé trop fragile ». Fermez le ban. Et ouvrez le chevalet.

Visiteur assidu du Louvre, le jeune Soutine retient parfaitement la leçon de ses maîtres. La technique de Jean Fouquet, auteur d’un célèbre portrait de Charles VII, avec ses lignes et ses courbes, lui servira de modèle pour les nombreux portraits que lui aussi peindra. Les compositions de Rembrandt, sur les natures mortes, l’inspireront aussi, pour ne pas dire qu’elles l’obsèderont: toute une partie de l’exposition est ainsi réservée aux natures mortes peintes par Soutine, et notamment à sa série sur les « boeufs écorchés », entre 1924 et 1925, destinée à se mesurer au maître néerlandais et à son boeuf écorché de 1655.

 

FORCE BOUILLONNANTE PRÊTE À EXPLOSER 

On voit la souffrance de ce pauvre Soutine, jamais satisfait de lui, à sans cesse se remettre au travail pour espérer égaler le grand Rembrandt… En vain, évidemment, puisqu’il se placera toujours en position d’infériorité. Un brin tenace, Soutine n’abandonne pourtant jamais. Dix, vingt fois, il va peindre le même thème avec juste, à chaque toile, un petit détail qui diffère. Il faut imaginer son appartement-atelier, encombré de carcasses pantelantes et sanguinolentes, directement livrées depuis les abattoirs. Il faut imaginer Soutine qui n’hésite pas à les arroser de sang frais, régulièrement, quand leur aspect commence à se ternir…

Sur la soixantaine de toiles (l’exposition est courte), on trouve un bon tiers de natures mortes: ces boeufs, donc, mais aussi des lapins, des dindons ou des poulets. Mais pas le joli lapin avec sa jolie touffe de poils, non! Pas le poulet déambulant fièrement sur un joli gazon, non, non, non! Le lapin est mort, pendu par les pattes, à moitié éviscéré. Le poulet est suspendu à un crochet, plumé. Alors oui, bien sûr, je veux bien que l’on insiste sur la reconnaissance obtenue très vite par Soutine mais, que diable, n’occultons pas pour autant son côté sombre.

Car, ses souffrances, on les retrouve dans chacune de ses oeuvres: dans ses paysages, qui ouvrent l’exposition, comme dans ses portraits, qui la terminent. Partout, cette même force bouillonnante. Comme une tempête prête à se déchaîner… Les couleurs, vives. Les coups de pinceaux, saccadés. Les lignes de force, ascendantes, qui semblent nous aspirer avec elles dans le tableau. Les moues mélancoliques et déformées de ces inconnus qu’il s’échine à coucher en peinture. Autant de personnages, calmes en apparences, mais dont on sent les agitations intérieures. Les tourments de l’artiste lui-même, en réalité.

Ce n’est qu’en feuilletant le catalogue de l’exposition, à la libraire de l’Orangerie, que l’on peut seulement prendre la mesure de ce que fut la vie de Soutine. La pauvreté, enfant. L’exil, jeune adulte. La solitude, plus tard. 1937. Soutine a 44 ans. Il fait la connaissance d’une certaine Gerda Groth, juive allemande exilée, avec qui il va vivre. « Quand je l’ai connu, témoigne sa compagne, il était squelettique et ne mangeait presque plus. Tout lui faisait mal et il se tordait par terre ». Soutine, depuis tout jeune, souffrait d’ulcères. Il en mourra. En 1940, Gerda sera arrêtée. Libérée, elle se terrera à Carcassonne jusqu’à la fin de la guerre, et ne reverra plus son Chaïm. Traqué, comme tous les juifs, Soutine se cachera lui aussi, avant de mourir, emporté par une hémorragie interne, en août 1943. Il avait 50 ans. Et c’est bien dommage que ces détails, certes très personnels, mais néanmoins « éclairants » pour comprendre l’homme, et donc l’oeuvre, ne figurent pas, noir sur blanc, sur les murs de l’exposition.

De quoi illustrer le côté « torturé » de Soutine.

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