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La guerre d’Espagne et le mythe républicain

esp

Peu à peu le mythe s’effrite : celui d’un camp républicain homogène ayant combattu en bloc le franquisme lors de la guerre d’Espagne. Il reste encore à montrer quels étaient les enjeux de la guerre civile dans la guerre civile.


Dans la récente publication de Ma guerre d’Espagne. Brigades internationales : la fin d’un mythe (Seuil, 2012), Sygmunt Stein, responsable communiste en Pologne et en Tchécoslovaquie, raconte la guerre d’Espagne à travers son expérience de commissaire de la propagande. Le verdict est sans appel : Moscou a permis la victoire du franquisme en faisant d’abord la chasse à tous ceux qui n’étaient pas staliniens.

LA HISTORIA OFICIAL

Même L’Humanité dans les années cinquante avait dénoncé Marti, stalinien à la tête d’une partie des brigades internationales et surnommé « Le boucher d’Albacete », en disant que ses balles avaient tué plus d’antifascistes que de fascistes. L’histoire des vaincus met toujours du temps à refaire surface. Car si les communistes de Staline ont en effet essuyé une défaite contre les troupes de Franco, appuyé par celles de Mussolini et d’Hitler, ils ont néanmoins réussi à forger la légende d’une martyrologie qui n’est pas sans rappeler celle de la Résistance. En cela non seulement ils s’appropriaient le monopole de la révolution espagnole et de la lutte contre le franquisme, mais en plus ils occultaient la véritable histoire de cette révolution, à grands renforts d’une propagande idéologique relayée par la puissance de Moscou et des intellectuels occidentaux aveuglés. Quelques-uns seulement virent juste, parmi lesquels Simone Weil, engagée auprès des anarchistes dans la colonne Durruti, ou George Orwell, qui a combattu au sein du POUM (parti marxiste anti-stalinien).

Il suffit pour se donner une idée des forces en présence dans l’Espagne pré-révolutionnaire de se reporter au journal monarchiste ABC du 27 décembre 1934, où nous retrouvons le nombre d’adhérents des organisations qui menacent l’ordre social : En tête la CNT (syndicat anarchiste), avec 1 577 000 adhérents, ensuite l’UGT (syndicat socialiste) avec 1 444 000, ensuite le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) avec 200 000 et enfin le Parti Communiste Espagnol (PCE) avec seulement 13 000 adhérents.

Revenons rapidement aux évènements.

CHRONOLOGIE

La victoire du Front populaire en 1936 entraîne la préparation d’un coup d’Etat de la part des phalangistes et des militaires qui estiment que la république sera incapable de contenir les mouvements révolutionnaires. Le 18 juillet, le soulèvement des militaires triomphe au Maroc, à Burgos ou encore à Séville, avec à leur tête Franco. Dès le lendemain, la CNT appelle à la révolution sociale et à la lutte contre le fascisme. Des combats auront vite lieu à Barcelone, qui se solderont par la victoire des révolutionnaires.

Le pouvoir républicain n’ayant plus d’armée opérationnelle, le peuple va lui-même prendre les armes en s’organisant en milices. C’est ainsi que la colonne de volontaires menée par Buenaventura Durruti, leader anarchiste, reprit de nombreuses villes d’Aragon avant d’arriver aux portes de Saragosse. Dans certaines, les ouvriers administrent toute une branche industrielle, de la matière première à la vente du produit fini, dans d’autres, ils ne gèrent qu’une entreprise. Quelle que soit la situation, ils prennent en main la production et se réunissent en assemblée générale pour voter les décisions importantes.
En juillet 1936, il faut rentrer les récoltes et reprendre en main les terres abandonnées. Des centaines de milliers de paysans vont alors collectiviser les terres tout en laissant les quelques propriétaires individuels désireux de garder leur terre dès lors qu’ils n’y exploitent personne. Souvent ces propriétaires rejoignaient la collectivité ne serait-ce que pour bénéficier de ses avantages. On dénombre environ 350 collectivités en Catalogne, 500 au Levant, 450 en Aragon ou encore 240 en Nouvelle Castille.

L’autogestion, selon les principes de la collectivisation anarchiste, est organisée dans trois directions complémentaires : les statistiques pour organiser l’économie, qui sont réunies par fédérations ; les nouvelles techniques qui doivent permettre d’améliorer et de restructurer l’économie, notamment en concentrant les industries et en développant les innovations ; enfin la culture, qui ouvre sur une nouvelle vision du monde, grâce notamment aux écoles.
La collectivisation lors de la révolution espagnole a concerné environ deux millions de personnes et demeure l’expérience de référence du mouvement anarchiste. Cependant, très vite les communistes aux ordres de Moscou vont s’attaquer à la révolution libertaire qui échappe au contrôle de Staline.

Le lundi 3 mai 1937, les communistes s’attaquent au central téléphonique de Barcelone contrôlé par les miliciens de la CNT qui résistent. Très vite ils sont rejoints par leurs camarades de la Fédération anarchiste ibérique (FAI). Les armes sortent. Les barricades s’élèvent. Un foyer à partir duquel s’étendra dans tout Barcelone une guerre civile au sein de la guerre civile, entre anarchistes et communistes. La contre-révolution stalinienne est déjà en marche. Dès l’été 1937, les troupes de Lister vont faire des ravages dans les collectivités d’Aragon selon les directives de Moscou, comme en témoigne la « Pravda » du 16 décembre 1936 :

« En Catalogne, l’élimination des trotskystes et des anarcho-syndicalistes est commencée ; elle sera menée avec la même énergie qu’en URSS. »

D’autre part, l’Union soviétique non seulement n’a pas aidé à repousser les fascistes mais a profité du conflit pour accaparer les réserves d’or de l’Espagne, 510 tonnes, les secondes du monde à l’époque. Enfin, en France les socialistes, loin d’apporter leur soutien, se montrent presque aussi hostiles. Ainsi Le Populaire, organe de la SFIO, déclare le 27 novembre 1936 :

« Une fois le fascisme écrasé il est possible que la FAI et la CNT anarcho-syndicaliste continuent à lutter pour réaliser leur programme social. Mais dans ce cas-là, le bloc socialo-communiste s’y opposerait. »

En proie à une guerre civile dans la guerre civile, et presque sans soutien international, les anarchistes ont fini par fuir le franquisme et s’entasser dans les camps de réfugiés en France. Beaucoup ne capitulèrent pas pour autant et continuèrent à combattre pour leurs idéaux dans un conflit qui allait cette fois embraser le monde entier. C’est ainsi que nous en retrouverons au sein de la 2e division blindée du général Leclerc, la 9e compagnie appelée la « Nueve », essentiellement composée d’anarchistes espagnols. Sous le commandement du capitaine Raymond Dronne, le Général Leclerc leur confia la mission d’accélérer la progression vers Paris. A bord de tanks et de half-tracks dont le nom rappelait de grandes batailles de la guerre d’Espagne, comme Madrid, Teruel ou Guadalajara, ils furent les premiers à arriver à l’Hôtel de Ville, à 21h22, le 24 août 1944. Ils n’étaient plus qu’une poignée à arriver jusqu’au nid d’aigle de Hitler, à Berchtesgaden.