20121109

Le bouc émissaire ordinaire

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Cela commence sur le mode d’une morne banalité. Un père et sa fille, Alejandra, sont en voiture au Mexique. Ils voyagent jusqu’à Mexico, n’échangeant que quelques mots. Là-bas ils emménagent dans un grand appartement. La mère est décédée dans un accident de voiture quelques semaines plus tôt.


 Le père déprimé semble démissionner, au contraire de sa fille qui affronte le réel pour deux. L’adolescente intègre un nouveau lycée et se fait quelques amis qui vont l’emmener en week-end. Lors d’une soirée quelque peu alcoolisée elle se fait filmer à s’envoyer en l’air avec un de ces nouvelles connaissances. Le lendemain la vidéo se retrouve sur internet. Les élèves du lycée l’ont tous vue. Commence pour Alejandra une plongée en enfer. Devenue pour les adolescents la « pute », elle va peu à peu faire l’objet de tortures psychologiques et physiques de leur part sans qu’aucun ne prenne conscience de la gravité des actes. Alejandra ne veut pas faire de scandale, ni inquiéter son père. Prise dans une spirale infernale, nous espérons qu’elle s’en échappe par un sursaut, par instinct de survie. En vain. Nous attendons alors qu’elle meurt. En vain aussi. Ce film de Michel Franco, Despuès de Lucia, nous amène à voir les tréfonds de la part obscure de l’humanité. Regard difficile qui nous met en présence de deux phénomènes ici liés : le bouc émissaire et la banalité du mal.

L’EXPIATION PAR LE BOUC (ÉMISSAIRE)

Le bouc émissaire, figure que l’on retrouve de l’Antiquité à aujourd’hui, est un terme qui à l’origine correspond à Yom Kippour, un rite annuel pratiqué par les Hébreux durant lequel des boucs émissaires étaient sacrifiés : l’un était directement offert à Dieu tandis que l’autre était envoyé vers Azazel, une falaise du Sinaï du haut de laquelle il était jeté. C’est ce dernier bouc qui est appelé « émissaire », de caper emissarius (le bouc jeté, lâché). Sa fonction de victime expiatoire est clairement définie dans le chapitre XVI du Lévitique : « Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israëlites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête du bouc, il l’enverra au désert sous la conduite d’un homme qui se tiendra prêt, et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride. » Comme l’a montré René Girard, le bouc émissaire est coupable aux yeux du groupe pour des raisons inavouables, des « choses cachées depuis la fondation du monde ». En réalité le bouc émissaire et innocent mais il est assez différent du groupe pour que celui-ci transfert ses rivalités internes vers cet élément exclu qui va permettre la paix. Quelle que soit l’époque et l’échelle du groupe social, nous constatons ce mécanisme à l’œuvre. Derrière cette logique sociale nous retrouvons une certaine rationalité sociale que l’on retrouve au cœur des religions, des idéologies et des systèmes de domination.

LA TERRIBLE BANALITÉ

Mais dans Despuès de Lucia,  ce qui  nous interpelle est une logique qui n’en est pas une, un trou noir dans la raison, une gratuité aussi radicale que violente qui ne va pas sans poser le problème du mal.
Ici les réflexions de Hannah Arendt, dans ce qu’elle appelle la « banalité du mal », sont intéressantes mais insuffisantes. Cette expression fut utilisée pour la première fois lors du procès Eichmann, responsable nazi jugé à Jérusalem en 1961-1962, et valu à Arendt de nombreuses polémiques. Ce qu’elle voulait dire en parlant de « banalité du mal » consistait en ce que les individus responsables des crimes nazis étaient terriblement ordinaires et loin d’incarner quelque figure satanique. Leur crime n’était pas d’avoir transgressé la loi mais d’y avoir obéi sans scrupule, la loi leur ayant permis de se dédouaner de toute responsabilité morale.
Dans Despuès de Lucia nous retrouvons cette banalité, mais la loi à laquelle obéissent les individus est vide : rien ne vient justifier le bouc-émissaire, aucun discours, aucune raison ne vient légitimer la barbarie du groupe (lui-même reste silencieux et ne peut expliquer ses actes). Au contraire, les régimes totalitaires l’expliquaient avec les lois de l’histoire comme lutte des races ou lutte des classes, et même les groupes politiques ou religieux primaires soutiennent la culpabilité de la victime via le Logos ou la parole.

La violence est ici d’autant plus absolue qu’elle n’est soutenue par aucune cause, fut-elle fallacieuse, et sa banalité est d’autant plus terrible que précisément, ne trouvant sa source nulle part, elle peut jaillir de partout. Comme une piqûre nous rappelant à l’éternelle vigilance au vu de la fragilité de notre humaine condition.