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L’ultime acte d’amour ?

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Amour, de Michael Haneke, ne finit pas de bouleverser les foules, peut-être parce qu’il fouille les recoins sombres de l’existence et parle ainsi à chacun. Cette histoire d’un vieux couple à la vie paisible avant que la maladie n’envahisse leur quotidien, fait écho à quelques faits divers semblables, survenus ces derniers mois.


La Ministre déléguée aux personnes âgées Michèle Delaunay a multiplié les déclarations pour alarmer l’opinion et les pouvoirs publics sur la situation des personnes âgées, la souffrance dont ils sont victimes, qui les mènent parfois jusqu’au suicide, demeure bien minorée et taboue. Elle rappelle qu’un tiers des suicides concernent les plus de 65 ans, soit deux fois plus que les jeunes.

Prendre les devants

Mais quand le débat sur l’euthanasie et le droit à mourir dans la dignité se tarit et n’avance guère, ce sont les personnes âgées elles-mêmes qui, malgré l’interdiction de la loi, aident leurs conjoints à mourir. Pourtant, les faits sont là, les personnes âgées font fi de cette interdiction.

Reims, août 2012, un nonagénaire tue sa femme âgée de 89 ans à l’arme blanche avant de tenter de se suicider dans la maison de retraite où ils vivaient. Une tentative ratée qui lui vaut un internement en psychiatrie, et le diagnostic d’état suicidaire. Le couple avait déjà signifié son intention de mourir ensemble. La victime était atteinte de la maladie d’Alzheimer à un stade très avancé et son conjoint, d’une pathologie incurable. Mis en examen, il se défend en clamant l’accomplissement de l’ultime requête de son épouse. Que faire de cet homme nonagénaire en fin de vie ? Jusque là, la loi interdit de donner la mort à tout être humain. Ainsi, il a été mis en examen pour « homicide volontaire par conjoint sur une personne vulnérable. » Mais quel sens à cette mesure d’incarcération en milieu hospitalier pour cet homme? Cet été, dans le Gard, un autre nonagénaire passe à l’acte, étouffe sa femme, puis se suicide. Dans une lettre, il explique que l’état de santé très déficient de son épouse l’avait poussé à accomplir « l’ultime acte d’amour »…

« Pourquoi s’infliger ça ? »

Ces faits divers commencent toujours par la même histoire ; un couple malade, âgé, décide de mourir ensemble. Souvent, c’est l’homme qui passe à l’acte. Comme cet octogénaire de la Marne, qui, en apprenant sa maladie, décide de partir avec sa femme, grabataire depuis 15 ans. Le couple, « uni comme les doigts de la main » selon leur voisin, supportait la maladie de manière discrète. En octobre dernier, il passe à l’acte. Il prend soin du corps de sa femme, qu’il recouvre d’un linge blanc sur le lit conjugal. Puis met le feu et se suicide. Des faits divers semblables se multiplient chaque année, et le suicide chez les personnes âgées préoccupe. Si Amour est si difficile à comprendre, c’est peut-être parce que nous nions ce vivace désir de mort. Anne, sachant que son état de santé ira de mal en pis, jusqu’à la paralysie totale de son côté droit, explique sagement à Georges son époux, qu’ils ne peuvent continuer ainsi. « Pourquoi s’infliger ça ? » dit-elle, à Georges, abasourdi, qui lui rétorque « Ne dis pas de bêtise. » Nous sommes tous comme Georges, on invoque des tabous religieux, moraux face à cette volonté. C’est aussi la difficulté des biens portants de se mettre à la place de ceux qui souffrent qui freine le débat et la peur irraisonnée face à la mort.

« C’est beau la vie, la longue vie. »

La fin, on la devine.
On sait que Georges, malgré tout son amour, ne peut supporter indéfiniment les cris d’Anne, ses plaintifs « mal, mal » qui scandent désormais son quotidien. Au long d’un magnifique plan-séquence, Georges raconte les souvenirs de sa première colonie, Anne se taisant peu à peu, les yeux entrouverts et dont le visage émacié et taché, la fait déjà passer pour morte. Plus aucun bruit, Anne est calmée, reposée, Georges sourit. Puis il attrape un oreiller, et se couche sur le visage d’Anne, l’étouffe. Elle bouge, gémit, puis le calme revient. La première réaction, face à ce meurtre, est de voir en Georges un barbare ; en effet, on ne voit en ce geste à prime abord que colère, dépit, violence. Pourquoi la tuer dans un de ses rares moments de quiétude? Mais c’est tout le contraire qu’Haneke a voulu dire avec cette fin, c’est montrer le véritable acte d’amour, permettre à Anne dans une ultime étreinte de partir, enfin apaisée, aux côtés de son époux. Haneke laisse le spectateur libre de son jugement, mais nous inflige une certitude brutale, celle que toute belle chose doit avoir une fin.