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Les OGM, mythes et réalités

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Pour le grand public, les OGM sont des choses artificielles qui ne respectent pas l’ordre naturel et sont donc non seulement dangereuses, mais également antinomique du développement durable. La réalité est plus compliquée que cela.


Comme tous les sujets regroupant une diversité de problématiques, il est difficile de s’en faire une idée autrement que par ce qui surnage dans la sphère médiatique : titres d’articles, sujets de reportages, intitulés de débats télévisuels, couvertures racoleuse… Quand on baigne dans les « Organismes Génétiquement modifiés », « Contamination des champs», « Tumeurs cancéreuses », « Modification d’ADN », « Resistance aux pesticides », « Etudes toxicologiques », « Mort des petits paysans au profit de Monsanto », on se dit qu’on essaie encore de nous empoisonner à grande échelle. Et c’est donc tout naturellement, au cœur de cette grande vague humaniste du développement durable — en vogue depuis quelques années déjà voire même en phase d’accélération en cette période de crise du capitalisme —,  que l’on veut retourner à du local, à du bio, à de l’humain.
Et l’on est pris d’une envie irrépressible de conchier cette absurdité que sont les OGM.
Essayons d’y voir plus clair.

QU’EST-CE QU’UN OGM ?

Un OGM est un Organisme Génétiquement Modifié. Cela tout le monde le sait. Et quand l’on a dit cela finalement on n’a pas dit grand-chose. Un OGM signifie que l’on prend une espèce vivante existante (en général on parle de végétaux, tels le maïs ou le riz, même s’il existe aussi des animaux génétiquement modifiés) et l’on crée une nouvelle variété en allant directement modifier certaines parties de son patrimoine génétique au cœur de l’ADN.
Cela parait absolument antinaturel dit comme cela, mais il faut bien réaliser que c’est une idée fausse. Le principe même de l’évolution tel que découvert par Darwin spécifie bien que l’ADN des espèces mute et se modifie en permanence. C’est ainsi que de nouvelles espèces voient le jour. La modification de L’ADN est donc une opération naturelle qui a fait naitre et évoluer le vivant.
On peut donc considérer que toute espèce vivante est un OGM.

UNE PRATIQUE ANCESTRALE

De même, l’homme pratique lui aussi la sélection génétique depuis plusieurs milliers d’années. Dès que l’élevage et l’agriculture se sont développés, l’homme a sélectionné et créé de nouvelles espèces. Par croisement notamment, il a produit des races animales et végétales satisfaisant mieux à ses besoins.
Essayez de planter du maïs d’il y a 100 000 ans vous m’en direz des nouvelles. Çela doit être plutôt mauvais et très peu résistant, donc peu stockable et source de maladies. On peut donc dire que, depuis le néolithique, l’homme fait lui aussi des OGM. Le fait qu’il utilise des techniques modernes pour créer des OGM encore plus ciblés et efficaces n’en est que la continuation logique.

Il faut donc bien saisir qu’il n’y a là aucune rupture éthique, aucune nouveauté théorique dans cette manipulation. Elle est plus poussée qu’avant, et suscite évidemment des questions, des réserves et des doutes. Mais rien dans son procédé ne la rend à priori contre nature. Un riz OGM est un riz comme un autre. La nature aurait pu produire ce même riz, il présente les mêmes caractéristiques que n’importe quel autre riz. Il grandit pareil, se reproduit pareil, meurt pareil. Ses constituants sont similaires, il s’agit tout simplement d’un bête grain de riz, sauf que c’est une nouvelle variété.

DES OGM, POUR QUOI FAIRE ?

Les OGM modernes, donc, ne sont que le prolongement actuel des recherches agricoles humaines. L’homme a toujours cherché plusieurs choses dans ce qu’il récoltait : du rendement, du goût, des caractéristiques nutritives (calories, vitamines…). Les OGM répondent tout simplement à ces problématiques.
On crée par exemple un maïs résistant à un insecte. Cela permet de réduire la quantité d’insecticide nécessaire, et d’augmenter le rendement. Idem: on crée un riz enrichi en béta-carotène, indispensable au corps humain pour synthétiser la vitamine A: des milliers de gens souffrent de carence en vitamine A, notamment en Asie. On crée un coton qui se teint naturellement d’une certaine couleur, ce qui supprime les différents produits chimiques très agressifs théoriquement nécessaire à sa teinture. Le manioc pourrit rapidement après sa cueillette, et sa putréfaction produit du cyanure? Des recherches tentent d’endiguer ce phénomène.
Bref quoi que vous vouliez faire pour améliorer une espèce, vous pouvez peut être le faire grâce à un OGM.

QUID DE LA BIODIVERSITE  ET DES PETITS PAYSANS ?

Admettons donc que les OGM puissent peut être servir à quelque chose. Est ce qu’ils ne vont pas déséquilibrer la nature, contaminer tous les champs, détruire les autres espèces ? Ne va-t-on pas vers un tout OGM,  qui asservirait complètement les paysans, obligés d’acheter leurs graines à Monsanto ?

Il ne faut pas tout mélanger et beaucoup de choses sont dites et mal interprétées.
Comme il est dit plus haut, un OGM est a priori un produit naturel comme un autre. Lorsqu’on parle de « contamination » d’un champ voisin, il ne s’agit pas d’une attaque zombie qui va dévorer jusqu’au dernier plant du champ du gentil producteur bio voisin pour prendre sa place. Il s’agit du phénomène naturel, présent dans toutes les cultures, de la contamination partielle des parcelles voisines. Vous plantez un truc quelque part, vous en retrouvez un peu ailleurs. C’est tout. Le champ OGM contamine autant son voisin que son voisin ne le contamine. Les OGM ne sont pas les méchants qui attaquent tout autour, ils font juste comme tout le monde. Cela existe depuis la nuit des temps et les agriculteurs savent à peu près se prémunir de ce genre de choses en gardant certaines distances de sécurité bien réglementées.
Si vous produisez un tournesol oléique vous ne voulez pas qu’il se mélange à un tournesol classique, et si vous produisez un maïs pour popcorn, vous ne voulez pas qu’il se mélange à un maïs doux. Tout cela est bien connu des producteurs ; il existe des réglementations permettant d’assurer que les champs n’interagissent qu’en dessous de certains seuils pour garantir au consommateur la pureté d’un produit.
La production d’OGM ne va donc pas empêcher de produire bio, par exemple. Vous pouvez considérer que c’est un poison et refuser qu’il ne s’en trouve la moindre graine chez vous. Mais alors c’est un autre débat ; si on considère qu’il est aussi inoffensif que n’importe quelle autre graine il doit être considéré comme tel, et s’il est dangereux, il doit tout simplement être interdit. Il n’y a donc pas de raisons de s’effrayer de possibles « contaminations ».

On parle aussi de déséquilibrer l’écosystème en produisant des espèces qui n’ont pas évolué avec leur environnement. Pourquoi pas? Mais on ne parle pas d’un massif de fleurs, mais de cultures intensives, où se pratique traditionnellement un épandage massif d’insecticides, pesticides et autres douceurs. Je pense que l’écosystème a déjà pris un sacré coup sur le bonnet. Le simple fait d’ailleurs de faire de la culture intensive en champs est une forme de dérèglement de l’écosystème. La révolution verte par exemple, qui a permis un essor mondial de l’agriculture intensive, a fait beaucoup plus pour détruire la biodiversité végétale que n’importe quel OGM.

Enfin on invoque la toute-puissance de Monsanto, qui mettrait les petits paysans à sa botte, en produisant des graines qui ne se reproduisent pas : scandale, l’agriculteur, complètement dépendant, est obligé de lui racheter des graines tous les ans !! Sortez de vos villes mes amis, et allez faire un tour à la campagne : aucun producteur céréalier ne produit lui-même ses semences (si, il en existe quelques uns, mais c’est rare). On choisit soit de produire des semences, soit des graines pour la consommation. Chaque année on rachète des semences à un vendeur de semences, pour ressemer. Tous les agriculteurs doivent donc, chaque année, racheter des semences, qu’elles soient bio ou OGM. C’est comme ça qu’on cultive. Donc oui Monsanto détient le monopole, mais revendre des graines annuellement ne fait pas partie d’une stratégie digne d’un dealer de la maffia. C’est comme ça que ça marche, c’est tout. La question du monopole et des pratiques capitalistes, c’est autre chose…

MAIS ALORS LES OGM EN FAIT C’EST GENIAL ?

Malheureusement non. Car si tout cela à l’air bien beau comme ça, il existe en réalité de nombreux problèmes qu’il est impossible de masquer.

PAS DE RECUL ET DES ÉTUDES DOUTEUSES…

Premièrement, la rapidité de la création d’une nouvelle espèce (quelques jours en labo) réduit à peau de chagrin les connaissances des effets naturels de cette nouvelle espèce. Sa lente sélection telle que pratiquée par l’homme jusqu’à aujourd’hui permettait au moins d’en connaitre quelques effets à long termes. Aujourd’hui il faut faire des études poussées : il est faux de dire que les OGM ne sont pas naturels, donc mauvais. Mais il est faux aussi de dire qu’ils sont naturels, donc bon. Le cyanure aussi est naturel. Il va donc falloir prouver que la nouvelle espèce ainsi créée ne présente pas de dangers pour l’homme. Et c’est ici que le bât blesse : le mal du siècle, le cancer, est difficile à étudier. C’est une maladie à très long terme ; il est extrêmement difficile d’en isoler les facteurs aggravants. Difficile et couteux, car le seul moyen est de faire une étude à grande échelle sur une longue période. Et il semblerait que les études acceptées pour prouver l’innocuité d’un OGM ne soient pas toujours des modèles de probité scientifique …

LE CAS MONSANTO

Il y a ensuite le problème Monsanto. Le fait qu’il détienne un monopole n’est pas pour moi, a priori, synonyme d’enfumage (c’est plus facile, mais pas obligatoire). Après tout Windows détient un monopole. En revanche ce qui m’inquiète c’est la double association : santé publique – gros sous. Car Monsanto possède beaucoup de pognons, comme les industriels du tabac en leur époque, qui pourtant étaient nombreux et ne détenaient pas de monopole. S’il y avait quatre ou cinq grands acteurs concurrents de Monsanto je serais donc tout autant méfiant… Puisqu’ils ont un gros portefeuille, et qu’on leur fait des misères pour vendre leurs produits, ils vont utiliser leur gros portefeuille pour rendre tout cela plus facile. Finalement c’est plutôt logique, même si ce n’est pas très joli. Le groupe de lobby Monsanto est un des plus forts aux Etats-Unis et a été pointé du doigt à plusieurs reprises pour des manœuvres un poil illégales.
Pas sûr que toutes les études produites par leurs laboratoires soient donc suffisantes pour prouver l’innocuité de leurs semences.

Enfin il semble que les bonnes intentions affichées ne soient pas forcément celles qui se retrouvent dans les graines les plus vendues. Un OGM qui se bat lui-même contre un insecte, on peut trouver ça sympa (à condition que les nouvelles substances qu’il produit pour se défendre soit réellement sans danger pour l’homme). On va peut-être utiliser moins d’insecticide, sauver la planète, tout ça. Mais quand Monsanto vend un OGM qui résiste à son herbicide ROUNDUP, c’est déjà plus dégueulasse.
Le ROUNDUP c’est un herbicide tellement puissant qu’il détruit tout. Si vous n’avez pas quelque chose spécialement prévu pour y résister, c’est comme du napalm sur des boulettes de papier journal. Le principe est assez simple : le maïs peut se prendre autant de ROUNDUP dans les feuilles qu’on veut, il répond « même pas mal ». Du coup on y va allegro, histoire d’être tranquille, d’autant que Monsanto vous a fait un prix d’ami sur le ROUNDUP donc vous pouvez alourdir les doses sans trop grever le portefeuille. Tout d’un coup les OGM deviennent moins glamour.

 UNE SOURCE LÉGITIME D’INQUIÉTUDE

En conclusion, les OGM ne sont a priori rien de plus qu’une nouvelle façon de faire avancer l’agriculture. Bien encadrée, elle n’a pas de raison particulière d’être dangereuse pour l’homme. Quel que soient les nouveaux défis que l’homme se propose de relever, il est logique que ce soit par elle qu’il doive passer.  La diversité des espèces qu’il est possible de produire, et qui ont déjà été produites  par  manipulation génétique fait que la question « un OGM est il dangereux » n’a pas de sens dans sa globalité, et seule une réponse au cas par cas peut être pertinente.

En revanche il est clair que les mouvements économiques et géopolitiques mondiaux en font une source légitime d’inquiétudes en termes de santé publique. Les processus globaux d’évaluation des risques ont montré plusieurs fois leurs biais et leurs limites. Le monde souffre de son incapacité à partager l’information clairement et sereinement, et la gouvernance mondiale n’est souvent qu’un prétexte utilisé comme cheval de Troie par des intérêts privés, sans que le bien collectif ne semble en sortir grandi. Dans un livre paru cette année, « GMO Myths and Truths », un long travail d’investigation a été mené sur le débat OGM. Il en ressort qu’aucune des allégations positives sur les OGM ne sont prouvées. Ils ne seraient pas inoffensifs avec certitude, ne permettraient pas d’améliorer les rendements, d’être plus nutritifs ou de réduire la quantité de pesticides. Au contraire ils sont potentiellement dangereux car trop peu d’études sont sérieuses,  ils ont des effets économiques mitigés, peuvent provoquer des problèmes environnementaux, ne résoudront pas la faim dans le monde mais nous détourne de ses vraies causes etc …

Donc les OGM, pourquoi pas, mais a condition de faire un peu le ménage dans tout ça, et notamment de se doter de structures indépendantes permettant d’évaluer réellement et sans influence les risques de chaque variétés.