20130211

Lincoln ? Thaddeus Stevens surtout

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Classique, ce Lincoln signé Spielberg. Un peu abscons, aussi, pour qui ne maîtrise pas les subtilités de la Guerre de Sécession. Et pas toujours très fin non plus, mais cela reste plutôt bon. Tout comme l’est Tommy Lee Jones dans le rôle de Thaddeus Stevens, réelle star du film.


Il est marrant, le grand Steven. Il faut le voir filmer, avec moult effets de suspense, une scène dont le monde entier connaît la fin. Celle du vote du 13ème amendement, à la Chambre des Représentants, sur l’abolition de l’esclavage.
Je veux dire : on le sait que ça a été adopté, tout le monde le sait. Mais il s’en fout Spielberg, il fait ce qu’il sait faire, il y va de son couplet un poil dégoulinant… Cadrage serré sur chacun des élus, yeux en panique et sueur au front, chaise qui grince, corps qui se lève, et sentence qui tombe. La valse des accents. Yeah, ney, yes, no…
Et ça dure, ça dure… Ce n’est pas que ce soit mal foutu, c’est même plutôt le contraire. C’est juste que ça n’apporte rien. Quel intérêt de s’attarder autant sur cette scène? Qu’apporte-t-elle qu’on ne sache déjà ? Sur ce coup-là, Spielberg la joue un peu facile. C’est dommage.

ON EVITE LE RECIT LINEAIRE, C’EST DEJA BIEN

C’est, surtout, le risque des biopics. Rendons-lui grâce, d’abord (à Spielberg, pas au biopic), de nous avoir épargné un récit linéaire, depuis « tout petit, déjà, Lincoln était génial », jusqu’à « ah mais il est mort trop tôt, pour sûr »… Je crois enfin que les réalisateurs ont compris que ce n’était plus possible de construire ses films ainsi. Premier ouf de respiration.
Son Lincoln se concentre sur ces trois-quatre mois si essentiels qui conduisent à l’abolition de l’esclavage. Et, second ouf de respiration, tout juste un peu à son assassinat. Qui, lui, à la différence de la scène du vote, est plutôt traité avec une grande subtilité. Comme quoi, il en est capable, Steven, et c’est d’autant plus regrettable de ne pas l’avoir fait aussi sur le vote. Mais passons.
Nous sommes en 1865. Lincoln vient d’être réélu président des Etats-Unis pour un second mandat et, depuis presque quatre ans, la Guerre de Sécession fait rage. Et c’est là que, nous, petits européens pétris de nos certitudes, toujours prompts à se moquer du manque de culture de nos amis américains, nous trouvons bien emmerdés.

LES CONFEDERES, GENTILS OU MECHANTS ?

Car foutre palsambleu, les subtilités de cette foutue guerre m’ont gentiment échappé. Marignan, 1515, Napoléon qui bat Charles Martel à la bataille de Bouvines, ok, je maîtrise. Mais la Guerre de Sécession, beaucoup moins… Ça doit pourtant, et c’est assez logique, être limpide aux yeux du quidam américain. En tout cas, pour Spielberg, visiblement, ça devrait l’être, vu qu’il nous glisse au cœur du conflit entre troupes de l’Union et Confédérés comme si cela allait de soi.
Oui mais, au fait, les Confédérés, c’étaient les gentils, ou les méchants ? Pas si simple. Mieux vaut donc un peu réviser avant d’aller voir le film. La réponse ? Quoi la réponse ? Ah oui, la réponse… Les Confédérés, c’étaient les méchants, et il y a un moyen tout bête pour s’en rappeler la prochaine fois : la première syllabe, « con », qui donne une indication. Ne me remerciez pas, c’est cadeau. Et puis je donne un petit didacticiel à la fin, vous verrez, ce sera chouette, ludique et instructif.

ÇA CORROMPT GENTIMENT

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Bref. Lincoln. Le film. Qu’on n’aille pas s’attendre à des scènes de guerres – il n’y en a quasi pas. C’est plutôt le jeu politique qui est mis en scène, dans une succession de huis-clos, évidemment bien maîtrisés (Spielberg à la baguette quand même !). La guerre, sur le terrain, est presque gagnée et, justement, Lincoln, auréolé de sa récente réélection, entend bien pousser son avantage. Son idée, je vous la fais courte, est de faire voter l’abolition de l’esclavage avant que toute négociation de paix avec les Sudistes ne commence. Et c’est cette course de vitesse que l’on suit.
Il lui faut convaincre son camp de sa stratégie et, plus difficile, pour atteindre la majorité des deux tiers requise, une bonne vingtaine d’élus démocrates aussi. Ça négocie donc dur, influence plus ou moins gentiment et corrompt joyeusement, pour arriver au but. Où l’on apprend, donc, que le 13ème amendement a été gagné par la corruption plus que par autre chose. Mais à la guerre comme à la guerre après tout…

PRIERE DE REVISER LES SUBTILITES DE LA GUERRE DE SECESSION 

Compliqué, vous dites ? Oui, je sais, mais je suis là, ne vous inquiétez pas (en espérant ne pas dire trop de conneries, mon savoir sécessionniste est assez neuf). L’économie sudiste tient avec les esclaves. Les champs de coton, tout ça. Tout le monde suit ? Ok.
Si on signe la paix tout de suite, il sera difficile, ensuite, de revenir à la charge avec cette histoire d’abolition. Ce serait prendre le risque de les voir repartir en guerre, ces abrutis de Sudistes. Et comme, mine de rien, la Guerre de Sécession, c’est quand même plus de 600.000 morts, il y a peu de chances que, au Nord, on soit aussi bien disposé à se battre de nouveau. Pour libérer des Noirs, en plus… La stratégie de Lincoln est donc frappée au coin du bon sens : profiter que le Sud soit aux abois pour faire passer cet amendement et, ensuite, mais seulement ensuite, penser à négocier la paix.
Politiquement assez génial. Mais, petit bémol cinématographique, pas forcément toujours rendu avec subtilité par Spielberg. C’est parfois assez superficiel. Avec trop de protagonistes pour que l’on suive vraiment, et qu’on s’attache. Il faut, en fait, accepter de s’en tenir aux grandes lignes du scénario pour éviter de se demander, toutes les trois scènes, qui est ce gars qu’on a déjà vu dix minutes plus tôt.
Peut-être est-ce dû à ma méconnaissance, assez crasse j’avoue, de ce pan de l’histoire américaine. Les noms évoqués ne me disent pas grand-chose, et rien que la démarche intellectuelle de me souvenir que les Républicains de l’époque sont les Démocrates d’aujourd’hui, et inversement, me demande un temps de cerveau disponible que Spielberg n’a pas voulu m’accorder, étant parti, lui, déjà dans une autre scène. Comme je suis bel et bon, je vous offre avec joie une petite mise à niveau.

Lincoln est un gentil. Daniel Day-Lewis est très bon dans le rôle, mais finalement moins présent qu’on pourrait le penser. Lincoln, élu en 1860, vient d’être réélu en 1864. Sa présidence est marquée par la Guerre de Sécession, qui éclate en 1861.

La Guerre de Sécession. Le Nord contre le Sud, les abolitionnistes contre les esclavagistes et, plus globalement, deux modèles économiques qui diffèrent. En clair, la merde. Et l’élection de Lincoln, partisan de l’abolition de l’esclavage, n’arrange rien. La Caroline du Nord, la première, fait sécession, fin 1860. Géorgie, Alabama, Floride, Mississippi, Louisiane, Texas, Caroline du Sud suivent. On les appelle les états Confédérés. Plus communément dénommés « les méchants ».

Les Confédérés. Leur chef était Jefferson Davis (on ne le voit pas dans le film mais j’ai pensé qu’un peu de culture générale ne ferait pas de mal), avec le général Lee comme chef militaire. Après une série de victoires initiales, ils se font latter de justesse à Gettysburg en 1863 puis encore à Appomattox en 1865.

L’Union. Un uniforme bleu passé à la postérité. Abe Lincoln en tête de file, mais aussi McClellan ou Ulysses Grant. Et, aussi, plus politique, un certain Thaddeus Stevens…

Thaddeus Stevens. Ce gars-là, il est terrible. C’est lui la star du film et, donc Tommy Lee Jones, qui joue son rôle. A mon sens bien plus marquant que ne peut l’être Daniel Day-Lewis. Il est nommé pour l’Oscar du meilleur second rôle, et c’est amplement mérité. Des saillies monstrueuses, un rôle plein de subtilités, entre charisme et, malgré tout, doutes qui l’accablent. Thaddeus, défenseur de toutes les minorités, républicain radical, détone parmi ses collègues de la Chambre des représentants. Et, pour obtenir cette abolition de l’esclavage encore trop partielle à son goût, il doit mettre un peu d’eau dans son vin. Le rôle le plus intéressant du film, assurément.