20130220

L’obsolescence de l’homme

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Pour la seconde idiocratie du mois, un livre pour bien comprendre que toi, oui toi public, tu n’es pas vraiment la priorité du projet libéral-capitaliste. Tu ne fais peut-être même pas partie du projet d’ailleurs….


Le dernier ouvrage de Patrick Vassort, L’homme superflu, s’inscrit dans le sillage de Günther Anders qui, dès 1956, démontrait que l’homme n’avait plus lieu d’être dans la société industrielle[1]. Le message a été très peu entendu. Et la société moderne a poursuivi sa course effrénée dans la voie du capitalisme, jusqu’à faire plier les hommes et, bientôt, rompre les âmes. Dans ce contexte, Vassort pose la seule alternative valable : « La destruction nécessaire et rapide d’un capitalisme irréductible à toute “humanisation” » ou « la consécration politique de la superfluité de l’homme à travers des formes inédites de totalitarisme »[2]. La guerre ontologique (pour le sens même de la vie) ou la capitulation sans réserve (à la logique du capital).

LE PROJET LIBÉRAL-CAPITALISTE, UNE IDÉOLOGIE À PART ENTIÈRE QUI TEND À PLIER LA RÉALITÉ À SES PROPRES REPRÉSENTATIONS

Dans le combat qui s’annonce, l’auteur rappelle un fait déterminant, et trop souvent passé sous silence : le projet libéral-capitaliste ne doit pas se comprendre comme une forme de gouvernance, mais bien comme une idéologie à part entière – précisément, une idée du monde qui tend à plier la réalité à ses propres représentations. Et cette idée sous-tend la mise en compétition de tous les acteurs sociaux dans une lutte généralisée qui structure l’espace politique, social et économique, et ce, dans l’unique but de préserver et d’accroître le capital. La difficulté de cette nouvelle forme idéologique, à la différence des anciennes (communisme et fascisme), tient dans son peu de visibilité. La source du pouvoir (qui commande ?) et le contenu du message (que transmettre ?) restent à bien des égards opaques, ce qui complique singulièrement la tâche de la réflexion critique.
Dans ce contexte, Vassort élabore un outil original, les appareils stratégiques capitalistes[3], qui permet de mieux cerner les lieux de production idéologiques. En effet, le capitalisme avance masqué : pas de chefs patentés, pas de stratégie concertée, pas d’institutions visibles ; autrement dit, le marché se suffit à lui-même. Or, de nombreux segments de la société sont déjà soumis à la logique capitalistique et finissent par constituer une sorte de mouvement naturel vers la marchandisation des êtres et des choses. Ainsi, l’éducation, la santé, l’information, le sport, l’armée, etc. constituent ces nouveaux « appareils stratégiques » qui, à défaut de formuler une parole claire, mettent en place des procédés mentaux efficaces. La mise sous tutelle capitalistique prend l’allure d’une technique de management (évaluation, classement, rentabilité, performance, etc.) dont les slogans parsèment les flux de communication : « impératif de croissance », « consommateur-citoyen », « défense de la valeur travail », etc. 
ACCÉLÉRATION TEMPORELLE, ACCROISSEMENT DE LA PRODUCTIVITÉ ET HORIZONS RÉDUITS
De la même façon, le message transmis ne constitue pas en soi une doctrine politique bien définie. Il existe pourtant des idées-forces qui soutiennent la globalisation économique et l’uniformisation culturelle. Quelles sont-elles ? La première concerne l’accélération du temps qui, combinée à l’accroissement de la productivité, réduit sans cesse l’horizon de l’homme. Paul Virilio a montré que la vitesse comportait une dimension indéniablement politique avec la réduction des territoires (espace) et la course aux profits (temps). Elle fait agir les hommes sans requérir leur adhésion avec l’objectif de supprimer, en dernier ressort, le temps lui-même – ce qui a effectivement été réalisé pour les flux financiers.
La seconde idée-force est la résultante mathématique de la première : à l’accélération de la vitesse répond la massification des personnes. Autrefois, la masse était l’enjeu de chefs charismatiques qui en manipulaient les destinées[4]. Cela est plus complexe aujourd’hui : il s’agit d’une « massification disséminée » (Anders) où chacun se croit libre de consommer selon ses désirs et de créer ainsi sa petite zone d’existence autonome[5]. En vérité, la réalité accessible à l’individu est de plus en plus fractale, comme une suite aléatoire d’événements, et finit par se perdre dans le flux insensé des informations.
La troisième idée-force tient, justement, dans la spectacularisation générale du monde. Ainsi, la distraction parvient à sa propre culture, aussi vite consommée que digérée, dont la logique dévorante est de se répéter à l’infini. Ce qui permet, entre autres, de combler les gouffres béants de la fracture sociale par la représentation d’une humanité réunie sous la bannière du spectacle. Vassort s’appuie sur l’exemple éloquent des Jeux Olympiques comme mise en spectacle au plan international de la compétition et de la performance dans une esthétique urbaine, bétonnée et efficace.
PRENDRE LE PAS SUR LA VARIABLE HUMAINE

Cet arsenal idéologique suit finalement un objectif précis : la globalisation du système capitaliste à travers l’accumulation du capital, l’accélération de la productivité et l’uniformisation des êtres. La logique du système est en train de prendre le pas sur la variable humaine, traitée comme un accident technique inhérent à la nature (incertaine) de la vie. La conclusion de l’auteur, avancée avec certaines précautions, nous paraît amplement justifiée : dans un tel monde, l’homme est devenu superflu (« qui n’est pas essentiel », « qui est de trop »). Il est à l’image des produits qu’il consomme, périssable et jetable, et sous la contrainte d’un système totalisant. C’est là sans doute le point aveugle du monde en marche : « L’extension mondiale et la colonisation intégrale des consciences individuelles et collectives »[6]. Il ne s’agit pas de créer un « homme nouveau » mais de façonner un homme sans aspérités, un homme sans qualités, reproductible en série pour les besoins du marché mondial – aussi bien pour ce qui concerne l’offre (force de travail) que la demande (besoin de spectacle). 



[1] Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Tome I : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, 1956, rééd. L’encyclopédie des nuisances, 2002 ; L’obsolescence de l’homme. Tome II : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, Paris, Fario, 2011.
[2] Patrick Vassort, L’homme superflu. Théorie politique de la crise en cours, Congé-sur-Orne, le passager clandestin, 2012, p. 124.
[3] Pour forger ce concept, il s’appuie sur la pensée marxiste de Louis Althusser qui avait entrepris la déconstruction du capitalisme à partir des appareils idéologiques d’Etat qui en constituaient la pointe intellectuelle. On pourra prolonger cette réflexion en citant Antonio Gramsci pour qui la domination culturelle était au moins aussi importante que la lutte des classes.
[4] Cf. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895, rééd. PUF, 1988.
[5] Patrick Vassort écrit très justement : « C’est le propre de cette nouvelle masse que l’individu s’y perçoit comme autonome tout en agissant en parfaite conformité avec les autres individus qui la composent » (p. 116). Plus loin : « C’est le bien-être factice que procure l’appropriation individuelle de produits consommés simultanément par des millions d’individus » (p. 117).
[6] Patrick Vassort, p. 134.