20130218

« There is no alternative » capitalisme, loi naturelle et totalitarisme

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Alors que nos sociétés contemporaines se passionnent pour les enjeux écologiques, il semble opportun de se pencher sur une conception de la nature qui imprègne notre vision du monde.
Au point qu’elle nous semble évidente…


Cette conception, qui est d’ailleurs sans doute difficilement compatible avec la préservation de l’environnement, est au fondement de l’idéologie (néo)libérale et n’est peut-être pas sans rapport avec l’idéologie nazie. Sans verser dans le stérile reductio ad hitlerum et en prenant acte des différences fondamentales entre les deux idéologies, il apparaît qu’examiner l’usage qu’elles font de la nature, et plus spécifiquement de la loi naturelle, est susceptible de nous interroger sur la prétendue fatalité qui nous gouverne.

Luc Ferry, dans son Essai sur le nouvel ordre écologique (1992) avançait que les écologistes pouvaient figurer parmi les dignes héritiers des nazis. L’argument était assez simple : dès 1935, les nazis légifèrent en faveur de la protection de l’environnement (oubliant d’évoquer le fait qu’ils reprennent un projet de loi de 1927, donc sous la République de Weimar) qu’ils vont sacraliser aux dépens des hommes et du rationalisme humaniste. Seulement, comme le remarque Johann Chapoutot dans un remarquable article sur « Les nazis et la « nature » [1] », la nature en tant que telle n’est pas conçue par les nazis indépendamment du peuple allemand. C’est ce qu’exprime bien leur syntagme Blut und Boden : le sang et le sol, signifiant ainsi l’interdépendance entre la race et la nature. Il n’existe aucune idée de préservation globale de l’environnement dans cette optique particulariste : le cadre naturel américain ou chinois peut bien être dévasté, cela ne pose aucun problème aux nazis. Au contraire. Le sol sert avant tout au développement de la race pour mieux pouvoir combattre et imposer sa domination aux autres races. Les peuples sont de purs produits de la nature et non de la culture. C’est dans cette perspective que les nazis recourent aux métaphores naturelles : la race est comme un arbre, un champ, ou une forêt. Aussi, faut-il régulièrement la tailler, éliminer les mauvaises herbes, etc. « La fermeture de la communauté, tout comme l’eugénisme auquel elle est soumise sont promus par ce registre métaphorique qui prétend plier un groupe humain aux lois de la nécessité naturelle.[2] »

La nature apparaît ainsi comme une instance législatrice qui a distingué les races et les a plongées dans une guerre où seuls les meilleurs survivent. Il ne peut exister d’alternative à cette réalité, fut-elle cruelle : il s’agit pour chacun (chaque race) de tirer son épingle du jeu de la nature.

PAS D’ALTERNATIVE

Mais qu'est-ce que je raconte moi?

Mais qu’est-ce que je raconte moi ?

« There is no alternative ». Cette formule, couramment attribuée à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier ministre du Royaume-Uni signifie que le marché capitaliste est un phénomène naturel dont on ne peut sortir. C’est ce qui fait dire à Alain Minc : « Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société. La démocratie n’est pas l’état naturel de la société. Le marché, oui. » (Cambio 16, décembre 1994) De la loi naturelle à la sélection naturelle, il n’y a qu’un pas. Un pas que certains formulent explicitement en articulant dans une même logique capitalisme et darwinisme social. Ainsi William Graham Sumner, fondateur de la sociologie américaine, disciple de Spencer et théologien protestant de formation, pouvait-il écrire :

« Les millionnaires sont le produit de la sélection naturelle, agissant sur l’ensemble du corps social pour choisir ceux qui correspondent aux exigences d’une certaine tâche… C’est parce qu’ils ont été ainsi sélectionnés que la richesse – celle qui leur appartient ainsi que celle qui leur est confiée – s’accumule dans leurs mains… Ils peuvent à juste titre être considérés comme les agents sélectionnés par la société pour un travail déterminé.[3] »

Toute action et toute volonté politique, qui plus est orientées selon des critères de justice, vont ainsi à l’encontre de la loi naturelle du marché et ne peut conduire qu’au pire. C’est ce qui fait dire à Hayek que « toutes les tentatives pour garantir une « juste » distribution doivent donc être orientées vers la conversion de l’ordre spontané du marché en une organisation ou, en d’autres termes, en ordre totalitaire.[4] » Cette idée d’un ordre spontané du marché capitaliste va ainsi se trouver dans une logique ne pouvant être remise en question.

LA PREUVE PAR LA CRISE

La crise, par exemple, ne peut être due au marché. Elle a eu lieu au contraire parce que le marché a été contraint : nous n’avons pas respecté son ordre naturel donc le réel qu’il incarne se venge (ce qui n’empêche pas les économistes néo-libéraux, qui ne sont pas à une contradiction près, de demander à l’Etat de renflouer les banques).

Le marché libre est une nécessité : nécessité fait loi.
Principe justifiant la dictature, et que l’on retrouve exprimé à l’origine dans le droit romain : «Necessitas non habet legem, sed ipsa sibi facit legem » : « la nécessité n’a pas de loi, mais elle se fait loi elle-même ». Cette prétendue nécessité contient alors ce paradoxe que, quoi que l’on fasse, le marché va l’emporter, et qu’il faut politiquement mettre en œuvre cette nécessité. C’est ce que nous retrouvons dans une note issue de Cheuvreux, une filiale du Crédit Agricole, adressée aux 1200 investisseurs institutionnels qu’elle conseille. Publiée dans le cadre d’une réforme du marché du travail destinée à mettre aux oubliettes le CDI (qui passe en catimini durant le débat sur le « mariage pour tous »), cette note a le mérite d’avoir la clarté de son cynisme :

« C’est regrettable pour François Hollande, mais la nécessité d’une libéralisation du marché du travail est le résultat direct d’une appartenance de la France à la Zone euro, aussi ne peut-on avoir l’une sans avoir l’autre…(…) Ne serait-ce qu’à cause de l’échec du référendum sur la constitution de l’UE en 2005, François Hollande va devoir naviguer à travers des forces contraires dans la gauche. Le traité avait été rejeté parce qu’il devait consacrer le marché libre comme principe fondateur de l’Union Européenne, au travers l’insertion de la directive Services dans la Constitution. Ce rejet était une manifestation typique du préjugé français (de gauche comme de droite) contre le marché. Dans cette perspective, il serait politiquement intelligent que ses partenaires de l’Eurozone permettent à François Hollande de prétendre qu’il leur a arraché quelques concessions, même si c’est faux en réalité. La demande de renégociation du traité serait alors utilisée pour tromper le public français en lui faisant accepter des réformes convenables, dont celle du marché du travail.[5] »

Par la prise en otage de la notion même de concret, et en invoquant la dimension naturelle du marché, nous assistons en fait à la réduction du réel (d’une richesse incommensurable) par la  logique implacable d’une idée.
Ce qui demeure le propre de tout totalitarisme.

Il n’existe pas d’alternative au réel, certes, mais c’est précisément pour cette raison qu’il en existe une au marché capitaliste.  




[1] Johann Chapoutot, « Les nazis et la « nature ». Protection ou prédation ? » dans Vingtième siècle. Revue d’Histoire, n°113, janvier-mars 2012.

[2] Ibid., p.32.

[3] W.G. Sumner, The Challenge of Tacts and Other Essays, Yale University Press, New Haven, 1914, pp. 90, 27-28 et Essays of W.G. Sumner, vol. 2, p. 435.

[4] F.Hayek, La constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994, p.261.

[5] http://www.reporterre.net/IMG/pdf/Chevreux-Hollande.pdf