20130221

Wadjda : liberté, en faisant du vélo, j’écris ton nom

WADJDAposter

Où l’on découvre que le vélo peut être aussi une arme d’ouverture sociale… Wadjda, premier long-métrage saoudien, tourné par une femme, est une ode à la liberté et à l’émancipation. Un film politique, dans ce que le terme a de plus noble. Point exempt de défauts, mais fort. Donc à voir.


Au début, j’avais un peu peur. Trop de bonnes critiques pour que ce soit vrai. Un film saoudien. Le premier du genre. Par une femme qui plus est. De quoi enthousiasmer les foules occidentales, éprises de liberté. Ma peur n’était pas fondée. Les bonnes critiques, elles, l’étaient, le sont… et reste à savoir si elles le seront. Je veux dire plus tard, demain, quand voir des films saoudiens sera devenu normal, courant. Bon ok, après-demain alors…
Wadjda, cinématographiquement, est classique et simple, sobre. Parfois un peu simpliste, avec des plans sans grande originalité qui, d’ordinaire, me feraient sortir la kalachnikov. Politiquement et socialement, en revanche, c’est une petite bombe. Une ode à la résistance, au féminisme et à l’égalité. Et c’est finalement le mariage des deux qui fait du film de Haifaa Al Mansour une œuvre percutante : la naïveté qui en émane ne fait que renforcer le poids politique du message.

CACHEZ CETTE FEMME QUE JE NE SAURAIS VOIR

wadjda-still

Wadjda a 12 ans. Elle vit avec sa mère à Riyad. Une existence quasi à l’occidentale entre les murs de sa maison. Vêtements civils – jeans, baskets – et cheveux découverts. Télé, PlayStation et musique. Certes, à radiocassettes, mais musique quand même…
Et puis, dès la porte franchie, dans la rue, le premier choc, le premier d’une longue série, pour nous, européens. Longue tunique noire et voile sur la tête. Yeux qui se détournent et jeunes filles qui rasent les murs. Même pire. A l’école, Wadjda, qui comme ses camarades de classe – que des filles, évidemment -, doit vite rentrer se cacher à l’intérieur du bâtiment quand, par hasard, des hommes grimpent sur un échafaudage, et se montrent donc susceptibles de voir ce qui se passe dans la cour de récré.
Soit, avec cette scène, tout le message du film résumé. La femme, fautive quoi qu’il arrive, inférieure, rabaissée. En un mot, coupable. Coupable d’être née femme. Mais, quand même, de l’autre, suffisamment reconnue pour être scolarisée. Le symbole, en réalité, d’une société en mutation. Qui s’ouvre. Un peu, mal, tardivement, mais qui s’ouvre…

MON VELO, JE VEUX L’AVOIR ET JE L’AURAI

Wadjda

Et Wadjda, dans cette Arabie Saoudite oscillant entre coutumes moyenâgeuses et réflexes de vie modernes, a clairement choisi son camp. Celui de la liberté. De l’émancipation. Elle a du mal à comprendre – et moi avec elle – pourquoi elle devrait se cacher, sous le seul prétexte que des hommes pourraient l’apercevoir ? Et puis pourquoi se mêler de sa tenue vestimentaire ? Elles sont très bien ses Converse ! Pourquoi devoir chuchoter, chez elle, quand des hommes sont les invités de son père ? Pourquoi cette porte fermée d’ailleurs ? Pourquoi devoir y toquer, déposer la nourriture par terre, et disparaître ensuite, sans pouvoir échanger de paroles ?
Surtout, pourquoi lui refuser de faire du vélo ? Il est si joli ce vélo qu’elle a repéré chez un marchand… Abdallah, son ami, en a bien un, lui. Pourquoi pas elle ? Elle pourrait le battre en faisant la course avec lui, elle en est sûre. Elle le battra, même, elle se l’est juré. Car ils peuvent dire ce qu’ils veulent, ces gardiens, crétins, de la morale ancestrale : elle l’aura son vélo. 800 riyals, quand même. Une somme. Qu’à cela ne tienne. C’est justement le montant de la récompense offerte au gagnant du grand concours de récitation coranique, à son école…

FILM POLITIQUE, DANS LE SENS LE PLUS NOBLE DU TERME 

Wadjda en parfait symbole d’espoir, donc. Jeune fille qui réfléchit par elle-même, s’interroge, et entend bien participer, à la meilleure place, aux luttes sociales, et pacifiques, pour faire avancer son pays. Un film politique, dans le sens le plus noble du mot. Un message distillé simplement, sans jugement envers ceux qui encouragent le maintien du système ancien. L’image parle d’elle-même, c’est vrai…
C’est toute la subtilité de Haifaa Al Mansour de l’avoir compris. La colère était aisée – elle était même légitime. J’imagine qu’il était tentant, aussi, de tourner en ridicule cette bande « d’arrière-gardistes ». On comprend, dans son film, le poids du passé, des traditions. On comprend que ce n’est pas facile, intellectuellement, pour ces hommes – pas tous, certains – de les remettre en cause. C’est suggéré, sans être asséné. Sobre. Efficace.
La révolution sociale à l’œuvre suppose de sortir de ces schémas de pensée qu’on vous a appris, depuis tout petit. Cela suppose d’avoir le recul suffisant pour se dire que le temps de ses parents ou de ses aïeux, est révolu. Qu’il convient de construire l’avenir. Et que se détourner de ce qui se faisait avant n’est pas un renoncement, une trahison, mais un progrès.
Je m’interroge juste sur la manière dont certains, ici, peuvent ressentir ce film. Des « oh » et des « ah », étonnés, étouffés, montaient de la salle, lors de quelques-unes des scènes clés, celles les plus choquantes quant à la condition de la femme. Surinterprétation excessive de ma part, peut-être, mais ce sentiment, assez désagréable, d’entendre de manière sous-jacente un jugement porté non pas contre l’Arabie Saoudite, non pas contre ses coutumes dépassées, mais contre la religion, l’Islam tout entier. La peur d’un amalgame, en somme. Ce que la réalisatrice, elle, ne fait jamais.