20130227

Wagner : « La propriété c’est de l’arnaque »

wagner

Wagner, bien qu’étant considéré comme un génie par les mélomanes, charrie toujours dans les esprits quelque chose de sulfureux lié au romantisme allemand « récupéré » par le nazisme.


Son thème de prédilection qu’était la mythologie germanique ou l’influence de Gobineau (le fameux auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines) peuvent expliquer en partie pourquoi Hitler considérait Wagner comme son « Maître » et Siegfried comme son opéra préféré. Cependant cette récupération, pour beaucoup semblable au sort qu’a connu Nietzsche, occulte une dimension moins connue et pourtant fondamentale de l’œuvre de Wagner.  

A L’ORIGINE, UN PEU DE REVOLUTION

Dès son premier opéra, Rienzi, nous pouvions déceler à travers le personnage du tribun romain luttant contre le pouvoir établi une certaine aspiration à plusieurs thématiques révolutionnaires. Avec cet opéra et le Vaisseau fantôme, représentés au Théâtre royal de Dresde en 1843, il rompt avec le classicisme et passe pour un trublion, ce qui lui vaut quelques ennemis. Mais c’est surtout 1848 qui va être une année décisive : la révolution gronde à Paris et va retentir dans toute l’Europe, notamment en Allemagne. C’est lors de ces évènements que Bakounine, le célèbre anarchiste russe traqué par les polices russes et autrichiennes va se réfugier à Dresde et être mis en relation avec Wagner. Un an après, il commence à composer son œuvre la plus grandiose : la célèbre tétralogie, ou L’Anneau du Nibelung (le Ring), qui se compose d’un prologue, de l’Or du Rhin, suivi de trois pièces : la Walkyrie, Siegfried et le Crépuscule des Dieux.

siegfried

C’est tout le mérite de A. de Malander de s’être essayé à dégager de cette œuvre la signification philosophico-politique dans un livre malheureusement épuisé : La tétralogie de Richard Wagner : la Bible d’un anarchiste (Paris, Humbles, 1939 [1])  Il y montre comment l’Anneau de Niebelung, forgé avec l’or du Rhin, symbolise une puissance corruptrice entraînant la discorde. La lutte pour sa possession, et donc la lutte des pouvoirs entre eux, débouche sur le Crépuscule des Dieux, c’est-à-dire à la fin d’un monde dominé par des puissances animées par la libido dominandi, la soif de dominer (par l’argent, l’autorité ,…). Siegfried lui-même, qui représente la force voulant vaincre le pouvoir en place, se trouve pris dans une relation où il finit pris au piège par ce qu’il combattait. Dans l’acte 2 de la scène 3 de Siegfried, celui-ci brise net avec son épée la lance de Wotan qui disparaît : au monde des dieux succède le monde des hommes.


LE CRÉPUSCULE DE LA PROPRIÉTÉ

Mais ce n’est pas pour autant que la malédiction de l’anneau disparaît. Elle devient moins directe, plus perverse (en cela le Ring est aussi une méditation sur la mort de Dieu, la modernité et les simulacres de la liberté). Siegfried se marie avec Brünnhilde et lui passe au doigt le fameux anneau, mais il perd la mémoire suite aux manœuvres de Hagen, fils d’Alberich qui veut récupérer ce dernier. Siegfried tombe alors amoureux de Gutrune. Un peu furieuse, Brünnhilde l’accuse de trahison. Hagen tue Siegfried. Brünnhilde se rend alors compte qu’elle s’est plantée et se balance avec le corps de son défunt amour sur un bûcher pour mettre fin à la malédiction de l’anneau.

En d’autres termes, l’anneau représentant la propriété (propriété des richesses, du pouvoir), ne peut que rendre malheureux son possesseur.

Son œuvre la plus célèbre peut ainsi être éclairée à l’aune de l’un de ses articles paru en 1849, date où il commence à mettre en forme sa tétralogie, intitulé Le salut de la Révolution, où Wagner se lâche. Il n’a plus rien à perdre, c’est un ouf et il le fait savoir :

 « Je veux détruire jusqu’en ses fondations l’ordre de choses dans lequel vous vivez, car il a germé du péché : sa fleur est la misère et son fruit le crime…Je veux détruire toute folie que la violence exerce sur les hommes. Je veux détruire la domination de l’un sur l’autre, des morts sur les vivants, de la matière sur l’esprit. (…) L’esprit et les forces de l’homme ont créé tous les produits ; aussi appartiennent-ils à l’homme et nul ne peut dire : « A moi appartient tout ce qui a été créé par leur zèle. Moi seul y ai droit, et les autres n’en jouiront que pour autant qu’il me plaît – et qu’ils me paient. » Ce mensonge doit être détruit avec les autres, car ce qu’a créé la force des hommes appartient aussi, librement et sans limitation, à toute l’humanité, comme tous les biens naturels de la terre… Je veux détruire l’ordre existant qui rend les multitudes esclaves d’une poignée d’hommes et fait aussi de cette poignée d’hommes, les esclaves de leur propre pouvoir et de leur propre richesse. »

Ce n’est donc sans doute pas anodin si Wagner mentionne dans Ma vie, l’ouvrage de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? qu’il a pu lire en 1849, et dont il a retenu la réponse tout aussi lapidaire qu’ambiguë : « c’est le vol ».




[1] A. De Malander, décédé pendant l’occupation en Belgique, a en plus réuni un ensemble d’écrits exposant les origines politiques, philosophiques et sociales et de la Tétralogie, notes qui ne sont pas encore à ce jour publiées.