20130204

Zero Dark Thirty, un film ? Non, un documentaire

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Avec un tel film sur la traque de Ben Laden, basé sur des faits réels, Kathryn Bigelow prenait le risque de ne pas pouvoir se dépêtrer de la réalité. C’est malheureusement le cas. Son Zero Dark Thirty, construit un peu n’importe comment, a du mal à dépasser le stade du documentaire.


C’est le genre de film qui finit quand on a envie qu’il commence. Une heure pour rien, au début, et une heure de bien, à la fin. Kathryn Bigelow, en s’essayant au docufiction, prend le risque – et ne l’évite d’ailleurs pas – de rester prisonnière de la réalité. Empêtré dans ce qui ressemble fortement à un mauvais documentaire sur la traque de Ben Laden, son film ne parvient à s’en extraire que bien trop tardivement.
En clair, on s’ennuie ferme avec Zero Dark Thirty. Au moins au début donc. On n’apprend rien. On n’avance pas. Ni dans l’histoire, ni dans la psychologie des personnages. Du rien entouré d’attentats multiples et variés – on échappe au rappel des deux tours qui s’effondrent, c’est déjà ça de gagné. Times SquareLondres, l’hôtel Marriott d’Islamabad, ça explose partout et c’est franchement vain.

PLUS D’UNE HEURE POUR RETRACER LE CONTEXTE HISTORIQUE : BIEN TROP LONG

Que veut nous montrer Bigelow avec cette longue litanie ? Que les agents de la CIA, dix années durant, ont pataugé ? La belle affaire. Que, dix ans durant, ils ont joué au chat et à la souris avec Al Qaïda ? La jolie surprise… Alors, bien sûr, le film esquisse cette douleur qui est la leur, à ces agents, quand ces attentats proviennent. Ils enragent de ne pas avoir su – pu – les déjouer à temps. Mais c’est fait sans profondeur. Sans finesse non plus. On ne s’attache pas aux deux héros, Dan (Jason Clarke) et Maya (Jessica Chastain). Pas la première heure, en tout cas. Un simple survol. Bien trop superficiel.
Ça manque de chair, et c’est dû au fait que les héros, justement, n’en souffrent pas… dans leur chair. On n’entre vraiment dans le film, et quitte donc le documentaire, que lorsqu’ils sont enfin directement concernés. Alors ce n’est plus seulement une lutte globale du bien contre le mal. Cela devient quelque chose de plus personnel entre la belle Maya et les terroristes. Et qui dit plus personnel, dit plus attachant, plus cinématographique.

ET SOUDAIN, LA MAISON D’ABBOTTABAD…

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La traque, telle qu’on l’imagine, débute enfin. Mais, malheureusement, comme Bigelow vient de perdre plus d’une heure à absolument vouloir nous recadrer le contexte historique, voilà notre traque gaillardement bâclée. A la fin, Ben Laden meurt, tout le monde le sait (pour une fois que je peux spoiler sans risque). L’intérêt était alors de voir comment Bigelow allait réussir ce tour de force de quand même surprendre. Comment, dans ce contexte, faire monter la tension, à défaut de pouvoir faire monter le suspense ?

C’est… raté. L’épisode, pourtant clé, qui permet de repérer la maison où se cache peut-être Ben Laden est évacué à la va-vite. Un gars repéré à Peshawar. Passe encore. Mais sur le comment il mène tout ce beau monde à cette maison d’Abbottabad… un brin incompréhensible.
A la limite, ce n’est pas bien grave. Une fois la forteresse identifiée, le plus passionnant devrait commencer. Comment savoir qui vit là ? Est-ce bien Ben Laden ? Si oui, comment ? Avec quelle protection ? Quelles armes ? Quels moyens de défense ? Comment pénétrer dans sa maison ? La CIA, on le sait, a imaginé des tas de solutions. C’est cela que j’aurais voulu voir développer. Là que l’imaginaire pouvait s’engouffrer et s’exprimer. C’est là la grande déception de Zero Dark Thirty.

LA FRUSTRATION D’UNE TRAQUE FINALE UN BRIN BACLEE

L’anecdote, pourtant savoureuse, de la fausse compagne de vaccination pour pénétrer la maison ? Evacuée en dix secondes à peine. Les hésitations en haut lieu pour savoir s’il faut passer à l’action ? Un poil plus développées, mais encore trop largement esquissées. Le brief des militaires qui vont attaquer la maison, leur préparation et leur organisation ? Complètement passés sous silence.
Et moi qui, sur mon fauteuil de cinéma, bous de frustration. Et moi qui, de scribouillard calé devant mon ordinateur, me prends de grands rêves de scénariste. Kathy, tu permets que je t’appelle Kathy ? Le début de ton film, là, tu le jettes à la poubelle et tu me développes toute la seconde partie. Tu te concentres sur la traque finale, ces derniers mois où, enfin, Ben Laden est repéré. Tu attaques par ça. Tu fais monter la sauce avec la préparation militaire et politique de l’assaut. Et, après, tu te fais plaisir avec les difficultés du retour. Tu me filmes Jessica Chastain en pleurs dans son avion du retour. Gros plan sur ses beaux yeux rougis. Ce sentiment de vide qui la traverse une fois le boulot achevé. Dix ans de sa vie à traquer Ben Laden. Dix ans sacrifiés à cette quête. Comment reprendre une vie normale ? Quel sens lui donner, quel sel ? Non, non, t’es pas obligée de balancer une larmoyante reprise de Bécaud, non. Mais tu vois le genre quoi…