20130312

Au bout du conte : Jaoui-Bacri un brin au-dessous de ce qu’il sait faire

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Quelques scènes d’anthologie suffisent-elles à faire d’Au bout du conte un film inoubliable ? Pas forcément, non. Mais à en faire un film à recommander, ça oui. Même si, c’est vrai, il s’inscrit dans la lignée des précédentes œuvres du couple Jaoui-Bacri. Et un petit cran au-dessous.


Ça fait partie de ces films difficiles à résumer. Et, donc, à critiquer. Du monde partout — une bonne dizaine de personnages —, des histoires et des destins qui se mêlent et s’entremêlent. Un brin compliqué à expliquer, Au bout du conte, mais pas à suivre. C’est le talent du couple Jaoui-Bacri que de savoir rendre ces choses intelligibles.
Avec, quand même, quelques réserves. Le film est bon, qu’on s’entende bien, mais je crains qu’il n’ait pas l’épaisseur des précédents. Cela dit, la base de comparaison est ardue : je ne parle même pas d’Un air de famille, hors concours, juste du Goût des autres, par exemple. Bref, un Jaoui-Bacri est forcément attendu. A la Kalachnikov pour ceux qui les détestent — il y en a — ou avec des espoirs de chefs-d’œuvre pour les autres.

Y A COMME UN LOUP DANS LE CONTE 

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J’appartiens à la seconde catégorie, et je crois que je ne pourrai jamais vraiment dire du mal d’eux. Mais il faut bien s’y coller, pourtant. Au moins un peu. Je ne suis ainsi pas certain que la métaphore du conte, filée tout le long du film, soit vraiment bien exploitée. J’ai peur que, au contraire, elle ne fasse qu’alourdir le récit. L’archétype même d’une bonne idée qui tombe à plat. Un peu, rien qu’un peu… mais à plat quand même.
L’histoire, d’abord. Elle est parfaitement résumée dans la critique du Monde alors, plutôt que de la paraphraser bêtement, j’en reprends les quelques lignes de présentation : « Sandro (Arthur Dupont) tient lieu de prince charmant, étudiant en musique très doué qui croise le chemin de Laura (Agathe Bonitzer qui, c’est moi qui rajoute, a un peu le même joli profil et le même phrasé que Charlotte Gainsbourg) (c’est un compliment), une princesse héritière dont le père est probablement un roi cruel et trop aimant, et la mère une sorcière. On croisera aussi une bonne fée un peu empotée (Agnés Jaoui), comédienne à la peine qui gagne sa vie en mettant en scène des enfants dans les patronages, et Pierre (Jean-Pierre Bacri), ogre qui tente de faire peur aux autres pour qu’ils ne l’accablent pas de leur affection. Enfin, sur les chemins de la forêt, le loup a les traits de Benjamin Biolay. »

BIOLAY C’EST UN PEU LAID 

On appelle ça, je crois, un film choral… Et cette histoire de conte, si elle est parfaitement claire dans cet article du Monde, l’est nettement moins à l’écran. Elle n’est que suggérée la plupart du temps — et c’est très bien ainsi — mais aussi, à intervalle régulier, soulignée de manière un peu grossière. Comme si Agnès Jaoui se sentait obligée de nous rappeler le fil conducteur de son film… Le signe d’une certaine fébrilité, en somme. Du genre « tiens, ça m’a l’air un peu bancal tout ça, je vais en rajouter une petite couche, histoire d’être bien sûre que tout le monde suive. »
Je ne suis pas fan, par exemple, de la reprise de l’épisode de la pantoufle de vair de Cendrillon. Transposé dans Au bout du conte, cela donne un gros godillot taille 44, abandonné dans un escalier un soir de fiesta par Sandro. D’abord, cela n’apporte rien au récit et puis, surtout, ce n’est ensuite pas repris dans le film. Une scène posée là, comme ça, pour faire genre, sans autre sens que celui-là…
Le pire, à mon sens, est le rôle de Benjamin Biolay. Froid. Plat. Monotone et monocorde. C’est voulu, hein, on lui a demandé de faire ça. Mais c’est surjoué. Pas naturel. Or, ce qu’il y a de bien, d’ordinaire, dans les films de Jaoui et Bacri, c’est justement ça : le côté naturel. Des gars normaux, pris dans leur médiocrité, leurs travers, mais qui ont tous, quand même, cette petite part d’humanisme qui vient les sauver.

DANS LA LIGNEE DES FILMS PRECEDENTS 

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On retrouve cet état d’esprit, bien sûr. Une étude de mœurs à la Jaoui-Bacri, comme autrefois Balzac dissertait sur la Comédie humaine. Mais ça manque de finesse. Ou plutôt, non. C’est cruel de dire les choses ainsi. Ça laisse sous-entendre que c’est mauvais, maladroit. Ce n’est pas vrai. C’est seulement, si j’ose dire, moins profond que précédemment. La pertinence du propos est souvent noyée dans une mise en scène un peu fade, sans aspérité. C’est propre, hein, pro, mais pas de quoi sauter au plafond. C’est assez lisse dans la forme.
Et, dans le fond, Agnès Jaoui actrice est moins marquante que d’habitude. Le couple de petits jeunes, Sandro et Laura, est un peu banal. Il reste Bacri, l’excellent, le génial Bacri. Comme on le connaît, certes, sans surprise, mais tellement bon. Et une Dominique Valadié, jouant la mère de Sandro, parfaite de mollesse et d’abandon. Dans la lignée de la Catherine Frot dans Un air de famille.
« Dans la lignée de », oui, et c’est un peu là le problème. Tout cela n’est guère novateur. Pire : on entre moins qu’autrefois dans les entrailles des personnages, ce qu’ils cachent au plus profond de leurs tripes. Ils passent à l’écran, repassent et repassent, sans qu’on s’attache forcément. Ça manque de profondeur, de psychologie. A quelques exceptions près : quatre personnages intéressants, Bacri, Jaoui, Valadié et Agathe Bonitzer.
Le film tient heureusement par ses dialogues. Comme toujours chez Jaoui-Bacri. Avec, comme toujours aussi, quelques scènes d’anthologie. Bacri dissertant sur les enfants, le fait que, « quand on regarde les choses à plat », c’est pénible en fait… Ça dure 40 secondes, pas plus, mais ça suffit à mon bonheur. Et pas que grâce à cette scène. Il y en a d’autres, du même acabit, disséminées çà et là. C’est à chaque fois jubilatoire.
Ma gourmandise m’en faisait juste attendre davantage. A un rythme plus régulier, plus rapproché. Que ça s’enchaîne. Que ce soit un festival. Que ça n’arrête pas. Je demandais du génie, je n’ai que du bon… C’est déjà pas mal, du « bon », cela dit. C’est même très bien.