20130308

C’est l’histoire d’un mec…

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Pour son dernier pied de nez au néo-libéralisme, Chavez a réussi à prendre toute la place médiatique le jour où Sarkozy voulait préparer les esprits à son éventuel retour. Parce que c’est quand même plus agréable d’entendre parler de socialisme du 21e siècle, petit topo sur le Comandante et son curieux pays…


Ces derniers temps, le controversé Hugo Chavez n’avait plus de charismatique que ses effigies. Les affiches montrant dans le métro de Caracas le petit père du peuple vénézuélien, un enfant dans les bras et le regard tourné vers le socialisme du 21e siècle sont toujours là, mais le Comandante, lui, a disparu. Vénéré par les uns, détesté par les autres, courageux celui qui ose mentionner son nom à une table vénézuélienne sans s’assurer de l’homogénéité des convives ! Mettez en face un chavista et un anti-chavista et la controverse se révèle. Les idées s’opposent, les faits se contredisent et les conclusions s’affrontent. Au Venezuela, certains établissements en sont venus à acquérir des affichettes invitant leurs clients à ne pas parler politique entre eux.

Même si le décès du Líder a un peu adouci le ton, depuis la métropole les discours ne sont habituellement pas moins opposés. Il suffit de changer sa source d’information pour que le « héros du monde libre » ne devienne un dictateur, l’expropriation des propriétaires terriens un processus ambitieux de redistribution ou une manifestation d’opposants à Chavez un coup d’état orchestré de la CIA (à moins que ce ne soit ce que l’on essaie de nous faire croire ?). Bref difficile d’y voir clair !

¡ PA’LENTE COMANDANTE ! [1]

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Hugo Chavez a d’abord tenté sa chance à travers la voie révolutionnaire. Un putsch raté et une condamnation plus tard, il prendra finalement la voie des urnes. Candidat des pauvres, se présentant comme le fléau de l’oligarchie, il parviendra à rassembler par son programme de lutte contre la corruption. Il gagne les élections en 1998, mais ne délaisse pas pour autant ses ambitions révolutionnaires. Il propose au Venezuela une transformation radicale de la société en vue de l’élaboration d’une économie socialiste, une révolution dite « bolivarienne ». Le projet revendique une paternité à Simon Bolivar qui, par les armes, rendit leur indépendance aux colonies espagnoles. Ce dernier est en Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou, Panama et surtout au Venezuela le grand libertador, une icône politique et militaire. Les plus belles places, les plus hauts pics, les billets de banques et même parfois des régions entières portent son nom. Chavez a ainsi su se draper de l’aura du plus grand héros historique de l’Amérique latine, mais pas seulement. Les meetings chavistes (organisés plaza Bolivar bien sûr) offrent à voir d’immenses drapeaux du Che, la foule scandant en direction de leur président le célèbre slogan « Pa’lante Commandante ». Oui carrément : la doctrine du libertador et le courage du « Che » (ou peut être l’inverse). La classe hein ?

Et la classe est même internationale tant ce bon Hugo offrait au monde une alternative. Nationalisation, remplacement des bidonvilles par de coquets pavillons, renforcement du service public, redistribution, politique éducative. En tant qu’incarnation d’une nouvelle voie, Chavez et son Venezuela nous invitaient à penser qu’un autre monde était possible et par les temps qui courent, c’est agréable. Offrant à l’« autre gauche » un phare au milieu des ténèbres, la sortie du pape du « socialisme du 21e siècle » suscite bien des désarrois.

Le petit Hugo C. avait de bien mauvaises fréquentations...

Le petit Hugo C. avait de bien mauvaises fréquentations…

Méfions-nous néanmoins de ce que notre quête d’espoir et de changement ne nous fassent pas accepter n’importe quoi ! Dans À feu et à sang, l’historien italien Enzo Traverso nous indique clairement le danger qui nous guette. Incapable de faire face à la montée du fascisme, ayant besoin d’une espérance et d’un message autant émancipateur qu’universel, les intellectuels de l’entre-deux-guerres adhérèrent à l’URSS. Dopée ensuite par la légitimité historique acquise pendant la Seconde guerre mondiale, une partie considérable des antifascistes en vint à ignorer, sous-estimer, disculper ou encore légitimer le totalitarisme soviétique et ses dérives staliniennes. En bref, les ennemis de nos ennemis ne sont pas pour autant si facilement nos amis. C’est probablement d’ailleurs par son adhésion à ce simple adage que Chavez avait, sous couvert de lutte anti-impérialiste, quelques bien mauvaises fréquentations telles Kadhafi ou Bachar Al-Assad.

CHAVISTAS vs ANTI-CHAVISTAS

Alors que le Venezuela était peu ouvert aux joutes politiques, Chavez a réussi à y rendre reine la polémique. Le provocateur aura généré une politisation sans doute excessive tant elle a divisé la société. Chavistas et anti-chavistas sont sûrs de leurs positions et rares sont les modérés.

La droite et ses partisans se vivent comme des résistants à la pensée dominante. Ils ont besoin d’alliés en dehors des frontières pour offrir une alternative au discours des chaînes publiques. Ils déplorent l’effondrement économique et l’inflation galopante du pays. Ils assurent l’existence d’une liste « Tascon » qui recense les votes contre le gouvernement. Ceux y figurant n’auraient pas accès aux soins de santé publique et souffriraient de difficultés dans leurs démarches administratives. Enfin, ils accusent le président d’entretenir la délinquance en fournissant des armes en échange de soutien. Le discours est plutôt cinglant de la part de cet électorat souvent aisé. Il faut reconnaître que le Venezuela fait triste mine. Le travail parallèle explose, les billets de bolivar fuerte s’échangent au marché noir à la moitié de leur valeur (l’inflation poussant la population à faire son bas de laine en devises étrangères) et la violence dans les rues impose un couvre-feu dès la nuit tombée dans la plupart des villes du pays. Ils croient difficilement dans la possibilité d’un changement à la dérive actuelle du pays. De toutes façons disent-ils, les élections sont truquées et probablement moins de 30 % de la population soutient le parti de Chavez… Le propos est parfois bien haineux, mais les tripes parlent ! De manière générale, le président a su s’y prendre pour faire peur aux plus riches. À coup de phrases assassines « je condamne les riches », « être pauvre c’est bien, être riche c’est mal » et d’expropriations menées de façon bien peu consensuelle, il a su mettre une partie de sa population dans un état d’angoisse permanente : « Si Chavez le décide, il peut me prendre ma voiture, mon téléphone portable, tout ce qu’il veut ! » entend-on.
Est-il bien opportun de respecter si peu la cohésion sociale à coup de « casse-toi riche con » … ?

Des groupies...

Des groupies…

De la part des Chavistas, l’entrain est pourtant sans failles. Les slogans sont connus de tous, le discours révolutionnaire revendiqué, l’espoir réel ! Ce ne sont pas des mafieux armés ayant vendu leur voix, mais des gens engagés en faveur d’une grande cause. Il s’agit bien sûr d’une catégorie de la population plus modeste qui bénéficie des allocations sociales. La dérive clientéliste dont est accusé le régime est dans ce sens bien réelle puisque le PSUV [2] (parti de Chavez) est le seul à proposer une redistribution des richesses vers les plus pauvres. Préférons néanmoins y voir une vision altruiste du rôle de l’État qui dépasse de loin le fait de payer pour obtenir des voix. Si l’état de l’économie vénézuélienne est inquiétant, Chavez aura néanmoins réussi à mener de nombreuses réformes. Sur le plan social, il a à son actif une réduction de 50 % de la pauvreté au Venezuela, la mise en place de subventions alimentaires pour les plus pauvres et une amélioration de l’alphabétisation. Il a en outre offert de réelles améliorations en termes de santé et de logement. Le puissant tribun à la chemise rouge tire enfin sa popularité nationale par son discours anti-impérialiste qui offre à son pays une position internationale de résistant au néo-libéralisme. Chavez vend l’idée d’un David contre le Goliath américain et plus généralement le monde occidental. Le nouveau libertador est en guerre contre l’impérialisme qui asservit le monde. Comme Simon Bolivar en son temps, il entend rendre au Venezuela son indépendance. Parmi les centaines de partisans descendus dans la rue, attristés par l’annonce du décès de leur Comandante, on peut entendre : « Il fût un homme qui nous a appris à aimer notre patrie ».


AND NOW … ?

J'ai un petit rhume moi dis donc...

J’ai un petit rhume moi dis donc…

Que faire de cette révolution orpheline ? L’amour de ses partisans est réel mais ses successeurs auront bien du mal à combler le vide après 14 ans d’un pouvoir très personnifié et une habileté bien personnelle à mêler gauchisme et militarisme aux accents religieux. Si par son charisme, il arrivait à parler au cœur de ses partisans, ses ministres, eux, n’ont jamais bénéficié de la même reconnaissance. Plus que de style, c’est d’énergie qu’aura besoin Nicolas Maduro, successeur désigné par Chavez et candidat aux élections précipitées par le drame national. La priorité donnée au social est à saluer, mais les ambitions du libertador ont coûté cher au Venezuela. Si, comme tout porte à le croire, le PSUV se maintient au pouvoir, Maduro devra faire face à la situation économique d’un Venezuela que nationalisations et expropriations brutales ont rendu accro au pétrole. Avec une consommation de biens dépendant aujourd’hui à 80 % de l’étranger, il faut aujourd’hui tout importer ou presque et les pénuries sont chroniques. Le problème de corruption n’a pas été réglé et continue d’empoisonner la vie d’un pays où le policier est considéré avant tout comme une menace par la population. Enfin, Caracas est aujourd’hui considérée comme la capitale la plus meurtrière du monde, le Venezuela arrivant à la seconde place en nombre de crimes par habitant…

La transition vers une économie bolivarienne n’est donc pas encore vraiment au point et nécessite moult ajustements. Maduro devra inventer ce nouveau modèle de développement, original et durable, dont a besoin le Venezuela. Quant à la révolution bolivarienne, le départ du charismatique Chavez, lui imposera de prouver qu’elle était plus que la volonté d’un homme. L’enjeu consistera à ne plus convaincre par son Líder, mais bien par ses idées. La fin du (trop) controversé Chavez sera t-elle un effet d’aubaine pour le socialisme du 21e siècle ?  Affaire à suivre …


[1] « En avant commandant »

[2] « Partido Socialista Unido de Venezuela », créé en 2007 et regroupant toutes les forces politiques qui soutiennent la révolution bolivarienne