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Fous ta cagole ! Marseille « Capitale de la rupture »

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« Marseille, territoire perdu de la république » titrait Marianne il y a quelques mois… La ville a en effet mauvaise presse, de plus en plus associée à la violence, aux trafics et aux balles perdues des quartiers nord. Cette année Capitale de la culture, Marseille et sa région ont du pain sur la planche pour faire mentir sa réputation de cagole culturelle.


Après 6 ans de préparation, Marseille Provence 2013, (ou MP13 comme on dit dans le milieu) est prête à faire rayonner pas seulement la métropole en devenir, mais également 118 des communes qui l’environnent. C’est la première originalité du millésime 2013 des Capitales européennes de la culture : une candidature regroupant non plus une seule ville mais bien un territoire s’étendant de Marseille à Aix et d’Arles à la Ciotat.
2 millions d’habitants pour 5000 km2 de culture !

CAPITALE DE LA CULTURE KESACO ?

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Fondée en 1985, le titre de la Capitale de la culture est offert à une ville différente chaque année. Cette expression du folklore (union-) européen a une ambition sans faille, rien de moins que mettre en valeur la richesse et la diversité, célébrer les liens culturels qui unissent les européens, encourager la compréhension mutuelle et bien sûr, renforcer le sentiment de citoyenneté européenne qui fait gravement défaut à notre union. Le langage euro-cratique vend du rêve mais on ne peut que regretter que l’investissement soit pourtant insignifiant. Les €uro européens ne représentent en effet que quelques pourcentages du budget total. Villes et Région assurent l’essentiel du financement public, aidées par un important soutien privé.

Si secteur privé il y a, c’est que l’association Marseille Provence 2013 a mis un point d’honneur à faire participer les entreprises à l’émancipation culturelle de la zone, notamment en encourageant le mécénat. Face au manque de subventions publiques, l’envie des entreprises de redorer leur image tout en profitant d’une exonération d’impôt peut donner un nouveau souffle à la création. Dans le rôle d’une médiatrice soucieuse des intérêts de chacun, Sandrina Martins, chargée de mission pour les Ateliers de l’EuroMéditerranée, n’est pas pour autant prête à céder aux plus offrants. Elle choisit selon ses critères les entreprises dans lesquelles elle souhaite voir accueillir des artistes en quête de résidence. Pour elle, l’argument fiscal ne doit être qu’une cerise sur le gâteau. Elle cherche avant tout des structures souhaitant s’engager dans un projet avec une réelle motivation artistique. Le but louable de ces résidences de création est de provoquer des rencontres entre art et société.

Probablement pour faciliter les contacts avec les mécènes potentiels, c’est Jacques Pfister, président de la Chambre de Commerce et d’Industie (CCI) de Marseille Provence, qui s’est retrouvé skipper du bateau MP13.
Comme pour montrer l’exemple, le bâtiment qu’il préside a vu sa façade recouverte d’un immense trompe-l’œil. La CCI est drapée du « Détournement de Canebière », signé par Pierre Delavie. Le trompeur urbain fait faire à l’une des plus grandes artères de la ville une rotation à 90° que pourront apprécier tous les curieux qui s’approcheront du vieux port. Et des curieux il y en aura ! Les bouches du Rhône espèrent cette année atteindre 10 millions de touristes, 20% de plus que les années précédentes.

CAPITALE DE L’ACULTURE

Que pense donc le Marseillais de ce qui se joue dans sa ville ? Les exigences du calendrier ont évité que les marteaux piqueurs ne martèlent trop longtemps le vieux port pour accueillir les festivités, ce qui n’est pas un mal. Les parisiens sont plus nombreux à hésiter devant les étalages de fruits de mer, ça peut toujours en enrichir quelques-uns. Quelles seront les conséquences de l’événement pour les communes qui l’accueillent ?

Un bel exemple de lieu de culture marseillais

Un bel exemple de lieu de culture marseillais

C’est le premier nerf de la guerre entre les différentes visions de ce que devrait être un tel événement. Comment utiliser l’enveloppe de quelques 90 millions d’euros pour valoriser au mieux un tel territoire ? Pour les acteurs locaux de la culture, le titre de Capitale de la culture devrait avant tout profiter aux artistes de la région. « C’est la grande critique contre MP13 » explique Thierry Roche, « ne pas avoir suffisamment de retombées sur les artistes locaux ». Pour le directeur délégué aux relations institutionnelles de l’association, la valorisation du territoire couvert par Marseille-Provence doit pourtant passer par la venue d’artistes nationaux et internationaux, à même d’assurer une visibilité de l’événement. Il s’amuse des critiques émanant de Marseille. « Aucune politique culturelle n’a été valorisée depuis des années et ce serait aujourd’hui l’association en charge de la Capitale européenne qui devrait régler cette mauvaise gestion ». Forcément, dans une ville où l’on a déjà vu le siège d’adjoint à la culture offert à l’ancien président d’un groupe de supporters de l’OM pour le remercier de ses bons et loyaux services, difficile de s’étonner de l’absence de politique culturelle cohérente. Depuis des années, les résidences d’artistes ferment les unes après les autres et les musées ou bibliothèques peinent à obtenir les subventions nécessaires à leur survie. « Aujourd’hui, à Marseille, seul un cinéma propose des films en version originale » se plaint Vincent, 25 ans, travaillant dans l’équipe de production de Karwan, une association constitutive de la Cité des Arts de la rue de Marseille. Face au manque de volonté politique qui affecte la culture, on comprend sans mal que la population se sente assez peu concernée par l’événement.

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« OU EST PASSEE LA VILLE DU BLED ? »

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Toute la population ? Non ! Les murs de Marseille résistent encore et toujours à l’envahisseur. Les slogans taggués dans les rues sont autant de témoignages d’un rejet apparemment unanime. Celui-ci est avant tout porté par les associations de locataires qui s’élèvent contre les 380 000 euros investis dans les ateliers créatifs. L’objectif officiel invitant les habitants à « s’approprier pleinement leur espace public » et à « valoriser la rénovation urbaine » est critiqué pour le manque de visibilité des résultats et de réflexion à long terme sur le développement de quartiers dans le besoin.
Les associations, qui réclament depuis des années une réelle prise en compte de la réalité sociale marseillaise, s’offusquent qu’une telle somme soit investie dans un projet culturel. Dans une lettre adressée à notre ministre de la culture et aux responsables locaux et régionaux, elles reprochent au projet le manque d’une « dynamique de développement local d’emplois pérennes » et insistent sur l’importance « d’identifier les talents artistiques et culturels de ce territoire et leur faire la part belle en cette année 2013 ».

C’est ainsi que pour la première fois dans l’histoire des Capitales européennes de la culture, un MP 13 Off a vu le jour, proposant une alternative au festival officiel. Leur programmation en 4 axes (Poubelle la Ville, Merguez Capitale, KalashnikOff et Mytho City) entend « replacer l’artiste marseillais au cœur de la capitale européenne en organisant des manifestations décalées et impertinentes qui se basent sur les paradoxes de la ville ». Aujourd’hui reconnu par le festival officiel, le Off figure dans le programme officiel tout comme sur le site Internet de MP13. Le partenariat avec la Banque Populaire a été la goutte d’eau pour ceux qui reprochaient déjà une institutionnalisation du projet. Qu’à cela ne tienne un « Alter Off » a vu le jour, reprochant à ses concurrents de n’être qu’une béquille du In. Organisé par l’association ART 13, l’Alter Off se présente comme un « vrai off indépendant […] ouvert à toutes les manifestations et projets artistiques, d’artistes et de structures, sans sujet imposé ». De nombreux artistes marseillais soutiennent ces initiatives tel Keny Arkana qui dénonce, dans son dernier album, une « capitale de rupture » devenue une « belle ville de la côte d’Azur ».

Difficile de savoir si Marseille Provence 2013 parviendra à pérenniser ses actions pour un vrai développement régional de la culture, mais une chose est sûre : l’événement stimule le territoire !


Tais-toi Marseille. par Ederza