20130318

No, petit manuel de la communication politique, où comment foutre Pinochet dehors en chanson

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C’est l’histoire d’une campagne publicitaire qui, à raison de 15 minutes de programmes TV chaque jour, est arrivée à bout de 15 ans de dictature au Chili. L’histoire d’un air gai, chic et entraînant, et de la victoire de la joie sur l’horreur. Un peu, aussi, de la communication sur la politique.


Petit manuel de la communication politique… No, film chilien de Pablo Larrain est la première vraie et belle surprise de l’année. Pas forcément facile d’accès, évidemment – on est assez loin du blockbuster hollywoodien – mais pas, non plus, un film élitiste… J’entends par là, chiant.

Certes, il faut dépasser l’image bien dégueulasse – le réalisateur mêle images d’archives et fiction, et il a voulu harmoniser l’ensemble, d’où une ambiance très « super 8″ un brin déstabilisante. Certes, il faut se débarrasser de cette impression qui vous saute aux naseaux, parfois, de se trouver devant un documentaire. Et certes, bien sûr, il faut aimer, au moins un peu, les films « historiques ».
A ces conditions, alors No est un chef-d’oeuvre. Pour moi, c’en est un. Et pas que pour son sujet – la chute de Pinochet, au Chili, en 1988. Et pas que pour Gael Garcia Bernal – j’adore Gael Garcia Bernal, assez rare à l’écran, mais toujours génial. Il n’y a qu’à regarder Même la pluie pour s’en convaincre… Non, No est une petite pépite de par son angle. Audacieux. Original. Casse-gueule mais… maîtrisé.

L’ART NOUVEAU DE LA COM’ POLITIQUE

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Il aurait été tellement facile, tellement tentant, de traiter de la chute de Pinochet depuis la casquette d’Augusto. De tout axer sur la dictature, les morts, les disparus, la souffrance d’un peuple, et la morgue du général. On aurait appelé ça joliment « La chute de Pinochet » et cela aurait été filmé avec des acteurs en uniformes, dans les lambris du palais présidentiel. Et, au final, on se serait presque autant emmerdé qu’avec le biopic sur Thatcher, la grande copine d’Augusto.
Rendons donc grâce à Pablo Larrain de nous avoir concocté autre chose. La chute du dictateur vue sous l’angle de la communication politique. Un art bien nouveau en cette fin d’année 1988, au Chili. Pinochet est au pouvoir depuis 1973 et, comment dire, cela commence un peu à se voir qu’il n’est pas franchement démocrate. Bref, la communauté internationale s’agite. Mollement, mais suffisamment, quand même, pour forcer la junte à organiser un référendum sur la prorogation du pouvoir de Pinochet. Bien sûr, tout le monde pense que c’est du pipeau, ce référendum. Du genre si c’est « si », d’accord, mais si c’est « no » alors, au choix, on recommence ou on fait comme si c’était « si ».

CHILE, LA ALEGRIA YA VIENE

Et pourtant… C’est bien le « no » qui l’a emporté. Et No (le titre du film s’explique sous vos yeux ébahis) raconte cette histoire, justement. Avec, et j’en viens enfin au fait, un héros qui n’est pas un homme politique d’opposition, mais un publicitaire. Gael Garcia Bernal, donc, jouant René Saavedra, pubard s’échinant tranquillement à faire acheter des sodas aux Chiliens quand, patatras, on vient le chercher pour organiser la campagne du non au référendum: 15 minutes de programme télévisé quotidien à concevoir…
On n’est pas très loin, en réalité, d’une atmosphère à la Mad Men. Oh! j’entends les hurlements. Lesquels sont assez fondés, il faut avouer. Car l’association n’est pas évidente. Elle vaut non pas pour le fond mais, un peu, pour la forme. Cette émulation artistico-politique. Cette plongée dans une société neuve, encore, épargnée par ce trop-plein de communication, de messages. Mais cette manière, déjà, d’être à la frontière.
D’un côté les puristes, en l’occurrence les hommes politiques d’opposition de l’époque, voulant communiquer à l’ancienne, c’est-à-dire sérieusement et pompeusement: insister sur les morts, les disparus, les rafles et la torture. De l’autre, René, créatif aux idées avant-gardistes, voulant mettre en avant l’espoir, la joie, plutôt que la lutte politique. En clair, voulant vendre la politique comme on vend un soda, avec musique entraînante, gaie, et jingles bien lourdingues, mais que tout le monde va retenir…

VENDRE UTILEMENT DU TEMPS DE CERVEAU DISPONIBLE

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Toute la question est alors de savoir si c’est la déprécier, cette politique ou, au contraire, la mettre au niveau du peuple. Vaste débat entre la forme et le fond qui garde encore toute sa cohérence. Quel équilibre trouver? Jusqu’au aller pour ne pas sombrer dans le com’ pure, l’esbroufe, et ainsi complètement oublier le message ?
Des débats passionnants quant à cette sacro-sainte communication politique qui envahit tout l’espace médiatique. On a plutôt tendance à penser que c’est pour le pire. No laisse entrevoir que c’est en réalité un poil plus complexe. Disons que, sur ce coup-là, ça a marché. Eh oui,  oui, il est possible de « vendre du temps de cerveau disponible » de manière intelligente. C’est fou…
Comme il est fou, aussi, de voir le jeu subtil qui s’opère, dans le film, entre les campagnes du « si » et du « no ». Elles s’enchaînent et se répondent, jour après jour. Un formidable cas d’école. Gael Garcia Bernal est magnifique, as usual, et les partis pris qui l’opposent à ses « adversaires », partisans d’une communication plus classique, sont intelligemment mis en scène par Pablo Larrain qui, à même pas 37 ans, maîtrise déjà joliment son sujet. n’en fait pas des tonnes pour montrer l’opposition et les conflits. Il les suggère juste ce qu’il faut, et cela suffit amplement. Merci, rien que pour ça merci, Pablo, de faire preuve d’une finesse se faisant ces temps-ci si rare au cinéma.
Un mot, enfin, de l’image. Je la qualifiais, en préambule, de dégueulasse – et c’est vrai. Mais le talent du réalisateur est d’avoir réussi ce tour de force d’uniformiser, sans qu’on s’en aperçoive une seule seconde, images d’archives, par définition pas en HD, et images de fiction. A s’y méprendre. Et si cela demande un petit effort d’adaptation, c’est franchement bluffant.