20130307

Le sens du progrès

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La fascination pour les civilisations ou cultures disparues relève – outre les beautés qu’elles ont laissées – du sentiment désespérant que nous ne les avons connues et admirées que pour les faire disparaître.


En effet, c’est cet Occident qui a basculé dans le règne des sciences et techniques qui a apporté presque tout ce qu’on sait de ces civilisations*. Mais sait-on vraiment tout puisqu’on ne pouvait plus demander à leurs peuples comment ils pensaient leurs civilisations dans leurs propres termes et non pas dans les nôtres ? Comment pouvait-on faire autrement ?

DE L’EXPANSION

"T'as pas l'appli Pizza Hut?"

« T’as pas l’appli Pizza Hut? »

Historiens et ethnologues nous rappellent sans cesse qu’il ne faut pas « penser pour les autres »… Ces dernières n’avaient pas développé cette propension de l’Occident, associant à une arrogante expansion une culpabilisation excessive… (Montaigne). Expansion irrésistible car même la Chine (Pays du Milieu) – évoluant sur elle-même depuis quelques millénaires – a décidé avec Mao Tsé Toung (le marxisme) puis Deng Hsiao Ping (le capitalisme) de se lancer dans la copie effrénée de l’Occident, récemment rencontré, mis à part l’arrivée des Jésuites (1583). Toutes les civilisations qui, dans l’Histoire, s’étaient répandues hors de leur berceau d’origine n’ont jamais eu le moindre sentiment de culpabilité vis-à-vis des cultures et des hommes qu’elles rencontraient et éventuellement convertissaient, esclavagisaient, modifiaient ou anéantissaient. Assur, Babylone, Rome, la Perse, Gengis Khan, la Chine, les Arabes, les Incas, les Ottomans… la liste est impressionnante de massacres et de destructions. Mais nous Occidentaux, comme disait René Girard, sommes en même temps ou alternativement, la Majorité et l’Opposition de cette Majorité : aux changements que nous imposons et avons imposé de fait aux autres cultures – selon leurs résistances – nous ajoutons la critique la plus acerbe de ces mêmes changements : ces peuples jadis asservis/conquis, nous les voulons révolutionnaires (comme nous jadis) et non rebelles ou acquiesçants (après tout, pourquoi pas ? Si les chinois veulent consommer, qu’ils consomment à leurs risques et périls !).

DES PETITS SOUCIS…

Dans notre admiration pour les civilisations passées, nous évoquons bien sûr leurs grandeurs — Machu Picchu, Karakorum, Stonehenge —, mais jamais leurs malheurs ou leurs tristes inconvénients.
Si notre développement lié aux sciences n’a pas apporté que des bienfaits (Hiroshima, Dresde, KZ, Goulag), le sous-développement reste associé aux famines, épidémies, catastrophes naturelles. La connaissance ne nous a visiblement pas apporté la sagesse qui nous eut permis de mieux « développer » les peuples après avoir mal « développé » les nôtres, car alors il eut fallu leur demander leur avis et ne pas les contraindre au nom de la Raison, au nom d’une Vérité que nous aurions été les seuls à posséder (et je ne parle pas de la Force).

LE SENS DU PROGRÈS

Traditionnellement, on représente l’évolution des hommes selon une ligne droite en constante ascension, depuis les origines bien sombres à l’actuel si brillant… L’humanité progresse, même si le spectacle du dernier siècle et des débuts du XXIème tendent à montrer des traits contraires à ces belles affirmations. Outre le déchaînement de guerres massacrantes, de totalitarismes exterminateurs, de colonisations parfois violentes, même ce qui paraît un progrès (transports, médecine, agriculture moderne) accumule sur nos têtes de redoutables menaces écologiques aussi bien que démographiques, médicales ou  climatiques.

Pour la préhistoire, le cadre établi, depuis les temps anciens du paléolithique inférieur jusqu’aux temps proches du paléolithique supérieur/mésolithique, a été construit selon les changements techniques de plus en plus sophistiqués que les hommes apportaient à l’utilisation* puis la taille des pierres, la première technologie humaine et aussi la seule qui a laissé d’innombrables traces quasi indestructibles**. Le schéma mental était que l’homme n’a pu que progresser vers son état historiquement connu. On a donc ainsi – en résumé, entre – 3 000 000 d’années et 10 000 ans, au départ des galets aménagés puis des bifaces, des bifaces très bien taillés (Acheuléen) et peu d’éclats utilisés. Ensuite, viennent la technique Levallois et le Moustérien, beaucoup plus élaborés et enfin, les nombreuses techniques sur lames de silex classées du Chatelperronien au Magdalénien (pointes, burins, grattoirs, perçoirs…), cédant ensuite la place aux minuscules outils dits microlithiques. Tout objet découvert semblable à un des outils de cette échelle permet de dater relativement l’ensemble auquel il appartient et le site d’où il vient quand il y en a un..***

LE CONTRE EXEMPLE ARCHÉOLOGIQUE

Parfois, des découvertes viennent mettre en cause cette échelle. Après avoir compris que les hommes du paléolithique inférieur, fabricants de bifaces, s’intéressaient aussi aux éclats, on a découvert récemment à Pinnacle Point en Afrique du sud des ensembles de microlithes datés entre 71 000 et 60 000 ans, donc bien plus anciens que les microlithes connus jusqu’ici****. De plus, ils avaient été façonnés à l’aide du feu, (qui facilite le travail du silex)  et  implique une bonne maîtrise de la chaleur*****. Plus étonnant encore, les chercheurs concernés**** ont prouvé que des pointes taillées sur éclat et emmanchées du site de Kathu Pan 1 (Afrique du Sud), dataient de 500 000 ans. L’étude des cassures confirment qu’elles étaient lancées sur des mammifères genre antilopes.

 

On savait déjà que Néanderthaliens et Sapiens utilisaient des lances mais on ne plaçait pas l’usage de ces techniques aussi loin dans le temps (période de Homo heidelbergensis) avant même l’émergence d’Homo sapiens !

 

*dont certains exemples sont visibles chez les grands singes comme les chimpanzés de Côte d’Ivoire.

** les outils sur végétaux (par ex. bambou) n’ont pas laissé de traces. Les outils sur os sont rares avant le paléolithique supérieur. Cf. l’osteodontokeratic culture problématique définie par R. Dart pour les australopithécinés.

***beaucoup d’outils de pierre sont trouvés en surface (ex. le Sahara).

**** Kyle Brown, Université du Cap et Curtis Marean, Arizona State University et Toronto University.

*****Les plus anciennes traces d’utilisation de chauffe pour améliorer la taille des pierres.

 

 

*et qui va continuer de le faire…