20130304

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le gaz de schiste

gasland-apachemag

Le gaz de schiste, c’est l’opportunité de sortir de la crise pour les uns. Pour les autres, c’est un retour au Moyen âge écologique.
Donc ?


On nous en a abondamment parlé pendant la campagne présidentielle. Les deux candidats du second tour ont rassuré le peuple français en promettant — « caramel, bonbons et chocoloaaaats » — qu’ils ne changeraient pas la loi du 14 juillet 2011 interdisant son exploitation par fracturation hydraulique. Ouf, on était tous rassurés. Et puis comme en réalité on n’avait pas vraiment compris ce que c’était, on était bien content de savoir qu’on en reparlerait  plus. Mais voilà qu’en ce début d’année, on reparle de lui et que l’institut Montaigne organise des colloques pour remettre tout à plat. Même Flanby se dit ouvert à des recherches sur le sujet.  « Mince, il va falloir que je me rencarde pour comprendre un peu de quoi qu’ils causent » vous dites-vous ? Pas de panique : Apache est là pour vous livrer tout chaud les explications sur les points essentiels à maîtriser sur cet épineux sujet.

LE SCHISTE, WAS IST DAS ?

Qu’est-ce que c’est le gaz de schiste ?
En réalité, on ne parle pas que du gaz, mais également du pétrole de schiste. Le point central là-dedans, vous l’aurez compris, c’est le schiste. Donc la question serait plutôt qu’est-ce que c’est que ce fameux schiste (et non pas shit, pschitt, fist ou chiite comme l’écorchent souvent nos sympathiques députés) ? Il s’agit tout simplement d’un type de sol (en fait c’est bête comme chou. « Ooooh booon » j’entends vos moues déçues et vos soupirs blasés) ; un type de sol très profond, à plusieurs kilomètres, intercalé entre diverses couches, un peu comme un mille-feuille. Et comment on récupère la crème entre les feuilles ? Et ouais.

Schéma illustrant les techniques d'extraction pour les gaz conventionnels et non conventionnels. © Hélianthe

Schéma illustrant les techniques d’extraction pour les gaz conventionnels et non conventionnels. © Hélianthe

Le gaz et le pétrole conventionnels sont bien gentiment dans des cavités du type « trou ». Alors on fait un long puits jusqu’au trou et on aspire avec une paille géante ; facile. Pour le gaz et le pétrole qui se trouvent dans le schiste à mille-feuille, cela ne marcherait pas. Au mieux vous récupéreriez un bout de ce qui traîne entre deux feuilles. Même pas de quoi faire deux stations de métro en trottinette à moteur. Non, pour ce nectar particulièrement bien planqué, il faut casser toutes les feuilles pour que toutes les cavités entre les feuilles communiquent et remontent dans la paille.
Alors on fait un puits vertical à côté du mille-feuille, ensuite on fait un puits horizontal qui va se glisser entre les feuilles et là on souffle très fort dans la paille avec de l’eau, des produits chimiques et tout ce qu’on peut pour faire des microfissures partout — Une autre technique controversée consiste à mettre du David Guetta à fond dans les tuyaux —. Ensuite, on peut se régaler en récupérant tout ce qui était soigneusement planqué dans le maquis parce qu’on a réussi à faire un vaste réseau de canaux dans le mille-feuille. Voilà ce qu’on appelle la fracturation hydraulique. Plutôt bien foutue les potes.

Cette technique de fracturation existe depuis assez longtemps mais jusqu’à il y a peu, on ne l’utilisait pas à cause de ses coûts élevés (et que ça pollue un poil plus, encore que, on y reviendra). Alors pourquoi on en parle partout maintenant ? A cause du miracle américain.

ONCLE SAM TOUJOURS NUMBER ONE

Le pétrole et le gaz, si vous ne le savez pas encore (dans ce cas-là, c’est que vous n’avez pas de voiture et que vous vous chauffez à l’électricité, et alors vous n’êtes pas les 99 %, désolé, je précise ne pas en faire partie non plus, on pourra pleurer ensemble si vous voulez) deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus chers. Sachant qu’il s’agit là des premières sources d’énergie utilisées dans le monde (avec le charbon), forcément ça rend chafouin. On comprend donc que le puissant Oncle Sam s’inquiète de l’avenir de ses approvisionnements.

Le prix du gaz importé est passé de 2 $ MBTU (million metric british thermal unit, paye ton unité d’énergie reloue) dans les années 90 à 13 $ dans les années 2000.  Il a été multiplié par 6 ! Alors quand c’est cher, et qu’en plus on risque de ne plus vous en livrer un jour, on regarde ce qu’on a chez soi. Et les US ont des réserves de gaz de schiste monstrueuses : 500 ans de consommation personnelle. Ni une ni deux, voilà les entreprises qui se mettent à forer partout, et les Etats qui veulent profiter de cette manne économique tentent de séduire les grands groupes industriels par tous les moyens « fais les trous où tu veux comme tu veux, si tu me donnes des emplois et du gaz pas cher promis je regarde ailleurs, oh un papillon« .
En quelques années des millions de mètres cubes de gaz américain se sont déversés sur le marché américain, faisant retomber le prix du gaz américain à 3 $. Les compagnies ont foré partout où elles le pouvaient, un peu n’importe comment, en bousculant parfois pas mal Dame Nature (ce qu’on n’apprécie pas trop de par chez nous). Les US ont ainsi petit à petit gagné de l’indépendance énergétique. Cela veut dire être un peu plus à l’abri des aléas du marché énergétique par exemple. Et tout le monde aimerait bien être à leur place.

Igor fait la gueule (et Régis est un con)

Igor fait la gueule (et Régis est un con)

Petites conséquences géostratégiques en passant : les pays ont un peu peur que les US arrêtent de protéger les routes du pétrole et du gaz (parce que question gros bras ils étaient quand même pas mal). Et comme ils importent moins de gaz, il y a plein de vendeurs de gaz qui cherchent de nouveaux clients pour les remplacer. Pour beaucoup de pays, cela veut dire qu’ils ne sont plus obligés de traiter uniquement avec les Russes qui imposaient beaucoup de choses dans leurs contrats. Alors les Russes doivent l’avoir mauvaise, les voilà qui doivent séduire le client et faire des compromis. Oui Igor tu dois sourire maintenant, non pas trop, ça fait peur aux gens. Non, reste normal en fait, mais range ton flingue et met une cravate.

EN FRANCE, ON N’A PAS DE PETROLE MAIS ON A DU GAZ (IL PARAÎT)

Donc, quand les gens voient les US qui soudainement semblent avoir de l’énergie pas chère, parlent de créer des milliers d’emplois et même de relancer la croissance grâce à cette manne schisteuse venue des cieux (ou de la tourbe), tout le monde est jaloux. D’autant qu’en Europe aussi on en a du Pschitt. C’est le US Energy Information Administration (USEIA) qui le dit : elle a estimé les stocks du monde entier (à partir des données disponibles, parfois un peu avec la méthode du doigt mouillé) et deux pays d’Europe se gavent véritablement. La Pologne et la France. Nous serions assis sur 5000 milliards de mètres cubes de gaz. Le monde entier en consomme 3000 par an, on pourrait donc fournir théoriquement la planète entière quasiment deux ans d’affilée uniquement dans des bonbonnes estampillées made in France. Mais de façon plus pragmatique, cela représente surtout 100 ans de consommation de gaz en France. Un vrai trésor.
Alors qu’attendons-nous pour nous gaver de la crème de cet énorme mille-feuille gaulois ?

LE MAUVAIS EXEMPLE AMERICAIN

Un petit coup de schiste pour vous désaltérer?

Un petit coup de schiste pour vous désaltérer ?

Les Américains font rarement dans la dentelle : leur course au gaz de schiste a entraîné des problèmes écologiques assez intenses, et vu de chez nous, ça nous a fait un peu peur. Il y a eu notamment ce documentaire Gasland qui nous montrait une nature bien mal en point (et du gaz qui sortait des robinets d’eau, que l’on pouvait enflammer avec un briquet). Pour info, ce documentaire est assez polémique et les lobbys des deux côtés, écolos et industriels, se renvoient la balle en disant « tu mens » « non, c’est toi qui mens ». Il serait un peu long de se pencher sur les arguments de chacun, mais ce qui est sûr, c’est que les gros sabots américains nous ont un peu refroidis. Bref, l’opinion publique s’est emballée de ce côté-ci de l’Atlantique et les politiques ont vite fait de voter le 14 juillet 2011 (à moins d’un an de l’échéance présidentielle, la démagogie est toujours de mise) un moratoire interdisant la fracturation hydraulique pendant 5 ans.

CA S’EN VA ET CA REVIENT

Oh la belle tour!

Oh la belle tour !

Les scientifiques et les industriels sont colères parce qu’ils sont trahisons : il n’y a pas eu de débats et de rapports techniques, tout s’est fait sous le coup de l’émotion. Dans les autres pays européens, on discute, on se réunit autour de Père Castor qui nous raconte l’histoire du gaz et nous pond des rapports techniques d’experts. Dans notre beau pays de Voltaire et Rousseau, rien.
Alors dans le contexte morose de la crise, ils tapent tous du pied et commencent à faire entendre leur voix.  Exemple : le 14 janvier dernier, l’institut Montaigne, Paristech Review et Usine Nouvelle (le journal) organisaient un colloque autour du gaz de schiste.  Et leurs arguments sont plutôt solides. Cela pourrait relancer notre économie, former nos ingénieurs à de nouvelles techniques, gagner 11 milliards d’euros par an dans notre balance commerciale en n’important plus de gaz, créer 5 milliards d’euros par an de valeurs dans les entreprises et les emplois, augmenter de 5 milliards d’euros par an le pouvoir d’achat des ménages en réduisant leur facture d’électricité.

Et les mauvais côtés du gaz de schiste ? Eh bien, il ne faut pas se fier à l’expérience américaine, chez eux le propriétaire d’un terrain est propriétaire de son sous-sol. Il peut donc dégueulasser comme il veut. En France, ça n’est pas le cas, le sous-sol reste propriété de l’Etat. Impossible donc d’avoir les mêmes dérives écologiques (ce qui est vrai). Ensuite, les millions de litres d’eau, les produits chimiques et tout, c’est rien que pour effrayer les gens, parce qu’en vrai, la législation est très stricte, tout ou presque est récupéré puis traité (ce qui est vrai aussi). Bien, alors on signe où ?

Non sans déconner, il y a deux trois petits points à revoir avant quand même. Vous savez les trucs écrits en tout petit ! Effectivement, c’est vrai que le débat sur le gaz de schiste a été un peu vite mis aux oubliettes en France, et que c’est dommage puisqu’on a ni fait un bilan technique de ce qu’on savait faire, ni même fait quelques puits pour savoir combien on en avait réellement. La Pologne, qui devait avoir 5000 milliards de mètres cubes comme nous, après avoir foré, paf en vrai, il n’y avait plus que 600 milliards de mètres cubes. S’il nous arrivait la même chose, le débat serait déjà moins passionné, alors pourquoi ne pas faire ces investigations ? Réfléchir en fait, tout simplement.

OUHHH LES MENTEURS !

Il y a deux points importants à considérer : la rentabilité et l’écologie.
Niveau rentabilité, quand on regarde en Amérique, on découvre que pour maintenir un prix bas du gaz de schiste, ils ont dû littéralement inonder le marché et ouvrir sans cesse de nouveaux puits pour continuer à produire plus et vendre plus pour pouvoir continuer cette escalade. Pourquoi ? Parce qu’ils vendent à perte ! Il s’agit d’une forme de pyramide de Ponzi : pour pouvoir continuer à investir dans de nouveaux puits, il fallait vendre vite et pas cher, et produire toujours plus. Mais cette époque est finie et le bilan commence à se faire sentir : cela n’est pas rentable. Les spécialistes s’accordent là-dessus : le prix va devoir se rééquilibrer, les puits vont être moins nombreux et cela ne sera plus un flot rugissant d’énergie bon marché mais un petit ruisseau de plus dans le paysage énergétique. La bulle spéculative commence déjà à se crever. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées. Non les US ne vont pas devenir en 2020 le premier producteur mondial de gaz, non les US ne vont pas avoir une croissance flamboyante et des milliers d’emplois. Le rêve commence déjà à se terminer, avant même d’avoir commencé.

PETIT BILAN

Alors que dire du prix que ce gaz aura chez nous, si nous refusons les méthodes d’extraction barbares et imposons des traitements suivis de tous les déchets chimiques ? Si ce gaz coûte trois fois plus cher que le gaz importé, il ne nous servira peut-être à rien pour l’instant.

Pour ce qui est de l’écologie,  il est clair que les méthodes employées ne sont pas terribles. Bien sûr elles sont maitrisées, il est possible d’envoyer des produits chimiques à 3 km sous le sol, et de tout récupérer. Les pétroliers savent très bien le faire, et en France, 6000 puits font quotidiennement des choses de ce genre, le BRGM surveillant tout cela de très près sans relever de pollution ou de manquement aux règles strictes applicables (en fait, 2 incidents mineurs ont été relevés, ce qui est très faible). Mais quand même. Cela ne donne pas envie. Il y a d’autres techniques étudiées actuellement (arcs électriques, fracturations au propane…) alors pourquoi ne pas décaler l’exploitation pour en augmenter la sécurité ? C’est d’ailleurs ce que propose Edouard Brézin, professeur émérite à l’Université Pierre et Marie Curie.

En conclusion, pas sûr du tout que ce gaz soit rentable : il coûte très (trop) cher actuellement et il n’y a pas d’intérêt à sauter dessus comme une bête avide. Ensuite, vérifions si nous en avons vraiment, et si c’est le cas, alors très bien : mais pourquoi vendre les bijoux de famille aussitôt trouvés ? Nous les avons, utilisons-les au bon moment. Dans quelques années, les extractions seront peut-être plus performantes, moins dangereuses pour l’environnement, moins chères, etc. Rien ne presse. Si ce gaz est là, il le sera toujours, pourquoi ne pas se garder une poire pour la soif ? Dans tous les cas, ce sujet mérite un vrai débat dépassionné, et il n’a pas encore eu lieu.
Attendez-vous à le revoir pointer le bout de son nez très bientôt !