20130314

Transfictions : dépasser le réel pour mieux le cerner

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« Nous ne savons pas si l’univers appartient au genre réaliste ou fantastique. »
Cette affirmation de Jorge Luis Borges sonne comme une interrogation que tout un pan de la littérature du XXème siècle s’est évertué à approfondir.


De Kafka à Palahniuk en passant par Ballard, Murakami ou Burroughs, Francis Berthelot, dans sa Bibliothèque de l’Entre-mondes [1], a pu dresser un panorama de ce continent littéraire aussi inclassable qu’il est difficile à définir tant il touche à l’insondable : la condition humaine et sa signification. En cela, ce que Berthelot appelle les « transfictions », toujours sur la brèche entre conscient et inconscient, réalisme et fantastique, rêve et réalité, idéalisme et matérialisme, raison et folie, donne à voir et à penser une totalité qui paradoxalement dépasse l’entendement.

MOINS UN GENRE QU’UN AXE

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La transfiction n’est pas à proprement dit un genre, car s’il emprunte à la science-fiction, au fantastique ou au merveilleux, ceux-ci sont extrêmement codés. Or, on reconnaît la transfiction précisément en ce qu’elle transgresse les codes de tous les genres. Ainsi, ce qui caractérise en premier lieu la transfiction est sa non-appartenance à un genre, qu’il s’agisse de la littérature imaginaire ou générale. La transfiction se situe sur une zone frontalière, traversée par un récit funambule toujours à deux doigts de sombrer dans un abîme sans fond. Lost Highway et Mulholland Drive de David Lynch peuvent donner ici un aperçu cinématographique de ce que peut être la transfiction. Si transgression des lois naturelles (physiques, biologiques,…) il y a, c’est davantage pour tenter de percer les tréfonds de l’âme que pour dresser un environnement imaginaire.

ÉCLAIRER LE RÉEL PAR LA FICTION

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L’idée commune aux transfictions consiste en ce que la description même de la réalité est impossible. Il est nécessaire, pour entrevoir l’infini qu’elle recèle, d’emprunter des chemins de traverse. Si la réalité nous échappe toujours, la fiction nous permet en revanche de l’appréhender à échelle humaine, trop humaine peut-être, dans la mesure où l’homme peut être pris dans une signification qui vient épaissir un réel. Un réel lui échappant à nouveau.

C’est le cas, par exemple, dans le roman La fontaine pétrifiante (1981) de Christopher Priest, où le narrateur qui écrit une fiction voit peu à peu les évènements de son récit envahir sa vie au point que la réalité devient la fiction de la fiction.

DE LA TRANSFICTION COMME CLEF DE LECTURE GÉNÉRALE

Il est aisé ici de faire le rapprochement avec la création des mythes politiques dont les signifiants permettraient de fournir une grille de lecture au réel, comme « Nation » ou « communisme », mais s’émanciperaient peu à peu de leurs créateurs pour devenir des fictions-monstres autonomes les dévorant (on pense ici à la créature de Frankenstein). Nécessité et danger de la fiction : les mots « ne mentent que s’ils prétendent être vrais, coller aux choses au lieu de se donner pour ce qu’ils sont : une fiction pure et simple, ou, plus exactement, composite et complexe, vocalisant à l’infini les rudes et imprononçables consonnes du réel.[2] » Encore faut-il oser s’aventurer sur cette brèche que donne à voir la transfiction, où les mots s’agencent de telle sorte qu’il s’en dégage quelque chose au-delà de la tension entre l’être et le paraître.

Comme l’écrivait Oscar Wilde dans Le portrait de Dorian Gray,  « Pour éprouver la réalité, il faut la voir sur la corde raide. On ne juge bien des Vérités que lorsqu’elles se font acrobates. »




[1] Francis Berthelot, Bibliothèque de l’Entre-mondes. Guide de lectures, les transfictions. Gallimard, 2005.

[2] M.Petit, Eloge de la fiction, Fayard, 1999, p.17.