20130301

Verlaine emprisonné : 555 jours pour toucher la grâce

Quoi ma gueule? Qu'est-ce qu'elle ma gueule?

Verlaine tira sur Rimbaud et il en résulta, de part et d’autre, quelques-unes des poésies les plus belles au monde. Le musée des lettres et manuscrits se penche sur le cas, délicat, de Verlaine. Un article avec des morceaux de sodomie dedans.


Cinq cent cinquante-cinq. Ç’eût été trop facile si cela avait été 666… Verlaine est resté emprisonné 555 jours à Bruxelles, du 10 juillet 1873 au 16 janvier 1875. Son crime ? Avoir tiré sur Rimbaud. Deux coups de revolver. Un qui atteint Arthur au poignet gauche, superficiellement. L’autre qui, lamentablement, vient s’encastrer dans le mur, « à 30 cm du plancher ». « Une querelle d’amoureux, exacerbée par l’alcool », explique Gérard Lhéritier, le président du musée des lettres et manuscrits, qui présente l’exposition « Verlaine emprisonné« …

Un dénouement logique, en réalité. Pas tant le fait que Paul tire sur Arthur, non. Plutôt que la vie de Verlaine bascule dans le drame. Et celle de Rimbaud aussi, d’ailleurs. Comme si c’était écrit, inéluctable. Comme si, surtout, le génie avait besoin du malheur pour s’exprimer. Car c’est en prison que Verlaine écrivit quelques-uns de ses poèmes les plus connus. Souvent avec les moyens du bord. C’est-à-dire pas grand-chose : des allumettes et du café, sur du papier d’emballage.

DESTIN TRAGICO-TRAGIQUE

Quoi ma gueule? Qu'est-ce qu'elle ma gueule?

Quoi ma gueule ? Qu’est-ce qu’elle ma gueule ?

Soixante-sept feuillets d’un recueil intitulé Cellulairement. Soixante-sept feuillets où « il exprime ses rêves, ses fantasmes, son désespoir, ses frustrations, ses remords, ses espérances« . Soixante-sept feuillets qu’il préféra ensuite disséminer dans plusieurs recueils : un peu dans Sagesse, un peu dans Jadis et Naguère, un peu ailleurs… Trop forts pour être publiés ensemble. Trop intimes. Trop explicites quant aux souffrances de Verlaine.
Cellulairement d’un côté, Une saison en enfer de l’autre. De ces deux coups de feu sont nées des poésies parmi les plus célèbres au monde. On aurait pu les rassembler pour en faire une exposition commune. Mais le musée des lettres et manuscrits préfère s’attarder sur le cas du seul Verlaine. Et c’est sans doute mieux ainsi, car le destin romantico-tragique de Rimbaud aurait peut-être étouffé celui, tragico-tragique, de Verlaine. C’est d’ailleurs le moment, je crois, de réactiver Google Fight pour le prouver aux yeux de tous… Et c’est sans appel.

HABITUDES PEDERASTIQUES 

Verlaine, donc. Pauvre Verlaine. Emprisonné physiquement, à Bruxelles, mais surtout emprisonné dans sa tête, dans son corps. Des photos et portraits du poète. Les dossiers de police relatifs à l’affaire. Les examens, humiliants, pour « constater s’il porte des traces d’habitudes pédérastiques« . Comme si cela changeait quelque chose au fond de l’affaire… Et ses poèmes, donc, ses poèmes surtout. Une jolie écriture ronde, très clairement lisible. Presque apaisée, joyeuse. Et pourtant… que de tourments intérieurs elle révèle…
Ce ne sont souvent malheureusement que des fac-similés – le manuscrit de Cellulairement, je vous la fais courte, est relié de telle sorte qu’on ne peut pas en désassembler les feuillets – et cela nuit un peu à l’émotion, par définition moins forte que lorsqu’on se trouve devant des originaux. Mais il n’empêche. Si on a un tant soit peu de cœur, alors on ne peut être que touché par ce que l’on voit. « La lumière croisée de quatre cages qui enferment le poète« , résume l’exposition. 

QUOI MA GUEULE ? QU’EST-CE QU’ELLE A MA GUEULE ?

Quatre cages ? Son physique, d’abord, ressenti comme disgracieux. Et, directement découlant de ce mal-être, les trois autres : sa fascination de « l’enfer », sa dépendance à l’alcool en général et à l’absinthe en particulier. Et puis, bien sûr, son emprisonnement concret, en Belgique. La cage dont il fut finalement le plus facile de s’échapper. 555 jours de patience, quand il lui fallut supporter le reste, toute une vie…
La chanson de Gaspard Hauser, pour résumer le tout. L’un des feuillets de Cellulairement. Et ce quatrain, terrible :

Vers vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau

Un quatrain qu’il reprit, au soir de sa vie, en 1891, pour accompagner un dessin de lui, à la plume, réalisé par Robert Kastor. Il avait le choix entre des milliers de vers, écrits par ses soins, et c’est ceux-là qu’il choisit finalement pour accompagner son portrait. Si ça ne vous tire pas la larmichette, alors c’est franchement que vous êtes faits de pierre…

LE SONNET DU TROU DU CUL

Je passe sur les trois fausses couches de la mère de Verlaine, avant la naissance de Paul, et les trois fœtus joliment exposés dans des bocaux, sur la cheminée du salon familial…
Je passe sur Verlaine, plus tard, ivre, n’en pouvant plus de devoir supporter la vue de ses frères et de sa sœur, qui fracasse ces putains de bocaux à coups de canne, et puis s’écroule, tandis que sa mère et la bonne vont enterrer les corps dans la cour…
Je passe sur L’Idole, autrement dénommé Sonnet du Trou du Cul, poème un brin scatologique qui prend un sens tout nouveau quand on sait que les quatrains sont de Verlaine et les tercets de Rimbaud…

Rimbaud respirant la joie de vivre

Rimbaud respirant la joie de vivre

Je passe sur le portrait de Rimbaud, jeune, beau, mais qui paraît déjà tellement malheureux, peint par Jef Rosman…
Je passe parce que l’exposition dure jusqu’au 5 mai 2013, et qu’il faut la voir. Même si, encore une fois, avec quasi que des lettres et des manuscrits – en même temps, vu le nom du musée, il n’y a pas tromperie sur la marchandise – il est parfois difficile de se laisser emporter par la grâce et le malheur qui entourent la vie de Verlaine. A réserver à ceux qui ont l’âme poète, et vaguement romantique. Eh ouais, gros, je réponds parfaitement à ces deux critères. 

Musée des lettres et manuscrits
222, boulevard Saint-Germain
75007 Paris
Jusqu’au 5 mai 2013