20130403

Alternative 101- 42 : l’enseignement freestyle !

42-06

Après avoir été un des premiers à offrir le forfait internet bas débit gratuit, défié les opérateurs téléphoniques en proposant des forfaits mobiles à prix cassés, c’est maintenant aux principes de l’éducation supérieur que s’attaque Xavier Niel, le fondateur de Free.


Si, cette semaine, Vincent Peillon affirmait que l’innovation dans la pédagogie ne viendrait pas de son ministère mais des professionnels, certains n’ont pas attendu cet aveu d’impuissance pour offrir une alternative. S’improvisant mécène des génies de demain, Xavier Niel, fondateur de Free, a dévoilé mardi 26 mars son nouveau bébé : 42, « La seule école d’informatique entièrement gratuite et peer-to-peer ». Une formation en 3 à 5 ans pour former chefs de projets informatiques, architectes logiciel, architectes réseau, développeur web et experts en sécurité.
Alors, « born to code » ?

Y A-T-IL UN GEEK POUR SAUVER LE PRÉSIDENT? 

Le problème soulevé par notre Steve Job à nous est simple : impossible de trouver des programmeurs suffisamment créatifs pour ses futurs Freebox. Il n’est en effet pas le seul dans ce cas puisque 70% des entreprises numériques peinent à recruter et dénoncent une méconnaissance générale du code informatique. Un vrai problème puisque la France semble particulièrement en retard dans une filière qui aurait à offrir 450 000 emplois en 2015 ! Xavier Niel aurait-il une solution pour sortir notre pays de la crise ?

Mais pourquoi tant de retard sur ce terrain si prometteur ? Sans doute, surtout parce que les formations sont inadaptées aux besoins. Deux options s’offrent au Julian Assange de demain.
L’université tout d’abord. C’est la voie la plus accessible car peu coûteuse et aux conditions d’accès généralement souples. Les recruteurs lui reprochent néanmoins une formation souvent peu adaptée aux besoins.
La voie la plus sûre pour une insertion professionnelle optimale sera donc l’école. Elles sont hélas beaucoup moins accessibles, surtout parce qu’il faudra à l’heureux admis au concours débourser jusqu’à 8000 euros par an…

« QUI QUE TU SOIS, D’OÙ QUE TU VIENNES ET QUOI QUE TU AIES FAIT (OU PAS) AVANT, TU 
ES AU BON ENDROIT »[1]

good_will_hunting_3

C’est avant tout par son mode de recrutement que « 42 » offre une réelle alternative. Non seulement la gratuité permet de supprimer la barrière financière, mais la vraie innovation consiste à n’imposer aucun critère de sélection. Tout individu âgé entre 18 et 30 peut tenter sa chance pour intégrer l’école. Et oui ! « Ceci est une révolution » ! L’enseignement supérieur offert à des individus n’ayant pas même le bac ! Si l’équipe de « 42 » a choisi d’ouvrir son école au plus grand nombre, c’est qu’elle lorgne avant tout sur les 200 000 jeunes qui, chaque année, se retrouvent exclus du système d’enseignement. Xavier Niel espère ainsi capter des « génies », peut-être inadaptés au système scolaire tel qu’il existe aujourd’hui, mais à même de relever le défi de la révolution numérique.

Pour s’assurer du potentiel talent des recrues, une première sélection s’effectue en ligne. Une simple inscription sur www.42.fr a permis à Apache de découvrir 42 questions parfois bien peu conventionnelles, dont l’objectif est manifestement de tester les capacités logiques, la culture générale, le profil psychologique et, plus surprenant, l’originalité des futurs codeurs.
Pour prouver sa valeur, le candidat doit ainsi résoudre des équations pas toujours simples (parce que quand même il devra apprendre à créer des algorithmes), prouver qu’il connaît le nom de son président (pour s’assurer que son monde ne se réduit pas aux frontières de World of Warcraft), montrer qu’il a une connaissance basique de l’informatique, qu’il est capable de travailler en équipe voir même de dispenser quelques conseils graphiques… Le plus intéressent provient probablement du fait qu’il existe parfois plusieurs bonnes réponses et que l’éventuel provocateur pourra se valoriser dès le début de sa candidature (voir même, s’il le souhaite, citer l’ange Nabila, proposée comme une réponse adaptée, et c’était même probablement la plus adéquate à ce moment là du test…).

Les 4000 candidats retenus par cette procédure intégreront cette été la « piscine », deuxième étape de sélection. Cette « immersion dans le grand bain » consiste en une formation d’un mois, à raison de 15h par jour, dans les locaux de la nouvelle école. Le site internet précise bien qu’il n’est pas nécessaire de savoir nager pour réussir, mais qu’il s’agit surtout d’une chance de découvrir les locaux de l’école, sa pédagogie innovante et d’apprendre les rudiments de la programmation. À l’issue de cette formation seront sélectionnés les 1000 étudiant qui rentreront officiellement dans l’école à la rentrée 2013.

UNE PEDAGOGIE PEER-TO-PEER

42-statique

Pour assurer la créativité de ces génies, Xavier Niel a confié leur formation à Nicolas Sadirac. Le fondateur d’Epitech (reconnu pour être une des meilleures écoles d’informatique) forme depuis plus de 10 ans des experts en technologie de l’information. Il veut pour 42 une « pédagogie peer-to-peer », une méthode d’apprentissage non conventionnelle, basé sur l’évaluation collective et non des cours magistraux. Plus question donc de bourrer le crane des étudiants par des informations accessibles en ligne, mais d’atteindre l’excellence par la synergie. Une pédagogie communautaire où chacun apprend en permanence de l’autre et où les connaissances s’acquièrent en situation. Les étudiants devront donc mener de nombreux projets de groupes. Le programme de l’école prévoit entre autres la réalisation de calculatrices diverses, de moteurs 3D, de jeux en réseaux, d’antivirus voir même de systèmes de reconnaissance d’empreintes digitales.

Il est aussi essentiel pour Nicolas Sadirac de permettre à ses créateurs d’exprimer leurs spécificités. Chacun bénéficiera dès lors d’un bureau qui lui est propre, équipé d’un iMac dernière génération, mis à disposition de l’étudiant et de lui seul. Cerise sur le gâteau : l’école sera ouverte 24h/24, 7j/7 et une équipe pédagogique sera toujours présente pour accueillir les étudiants désireux d’avancer leurs projets jusqu’aux petites heures du matin. 

« JESUS, MARIE, JOSEPH ! UNE ECOLE RÉVOLUTIONNAIRE !! »

Puisque nous aimons croire en la promesse de lendemains meilleurs et aux bienfaits du changement, et qu’il est toujours plaisant de transgresser le politiquement correct, amusons nous ensemble de l’opposition réac’ dégoulinant sa résistance à l’évolution. Partant des commentaires glanés ci et là sur le net, l’on peut identifier deux grandes frondes contre le projet.

La première série d’arguments tient à la défense de la Culture avec un grand C et l’idée d’un système scolaire infaillible.
En cherchant à attirer des jeunes dépourvus de diplômes, Niel ferait de son école un temple pour geeks incultes, aisément manipulables et à même de fournir à l’école et aux futurs employeurs des esclaves de choix. L’image du PDG de Niel comme un Cortex formant son armée de Minus en vu de conquérir le monde va bon train ! Plusieurs éléments sont pourtant discutables. Il en va d’abord de la vision d’un système scolaire à même de garder les « intelligents » pour en éjecter les « stupides ». Est-il besoin de rappeler la multitude de facteurs à l’origine de l’échec scolaire ? Les longues heures passées en bibliothèque par les « intelligents » et diplômés auteurs de cette critique semblent leur avoir fait oublier que la compréhension du monde ne passe pas que par les livres. Les demandes de la contre-culture s’affirmant aujourd’hui, et notamment sur Internet, nécessitent l’expertise de ceux qui en connaissent les codes. Un changement de paradigme qui, pour être mené à bien, nécessitera la compétence des exclus d’hier.

La seconde série d’argument se focalise sur ce qui est considéré comme la faille majeure de 42 : après les 3 à 5 années d’étude les étudiants ne recevront aucune certification officielle.
Dans un monde qui ne semble jurer que par le sacro-saint diplôme, figurant en tête du CV et attestant de « l’intelligence » d’un candidat, l’apprentissage n’est qu’une perte de temps s’il n’est pas sanctionné par un papier cartonné. Niel a en effet été très clair sur cette question : l’objectif n’est pas l’obtention d’un diplôme d’État mais bien l’acquisition de compétences. À quoi bon y aller alors ? Parce que le marché du travail évolue. Si l’on considère aujourd’hui que le diplôme n’est plus qu’une condition nécessaire mais pas suffisante — un CV crédible doit présenter une expérience professionnelle, souvent un (dix) stage(s) —, 42 ébranle les consciences en soutenant que le diplôme lui même n’est plus même nécessaire. Sans le label étatique, comment distinguer les « intelligents » des « crétins » ? L’argument semble à ce point inconscient des réalités que nombreuses entreprises du numérique soutiennent déjà cette école et qu’AMetix [2], surfant sur le buzz médiatique, a déjà offert un emploi aux 1000 premiers formés. La perte de repères est donc totale dans un monde où les enfants de couples homosexuels pourront trouver un vrai travail sans diplômes, la civilisation est perdue, c’est la décadenceeeeeuuu …

Que dire enfin de ceux reprochant à Niel d’être trop ambitieux, si ce n’est qu’ils donnent encore plus envie de croire en un tel projet !


[1] 1re phrase du mail automatiquement envoyé à tout nouvel inscrit

[2] Digital company spécialisé dans le recrutement 2.0