20130403

Du patrimoine

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Qu’est-ce qu’un patrimoine? Qu’est-ce qui le constitue? Qu’est-ce qui le définit? Autant de questions importantes pour savoir ce qu’on est censé protéger. Ou pas.


C’est en général ces belles ou anciennes choses que l’on essaye de protéger comme étant notre héritage en y incluant depuis peu ce qu’on appelle le petit  patrimoine : les sabots de grand’père, les recettes d’Adèle ou la vieille baratte dans la remise au fond du jardin. Etre français c’est revendiquer comme sien à la fois les objets du patrimoine et les discours qui les définissent*.

DE QUOI EST CONSTITUÉ CE QU’ON APPELLE TRADITIONNELLEMENT LE PATRIMOINE?

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De tout ce que historiens, archéologues et autres ont exhumé, rassemblé, étudié, publié et exposé… Il est donc lié aux différents conceptions du passé que les hommes ont eues ou ont aujourd’hui. La naissance et le dévelopement des sciences historiques* (et annexes comme la génétique et la physique nucléaire) ont considérablement modifié la vision du passé/patrimoine que pouvaient avoir tous les peuples y compris européens. A ce sujet, la naissance de l’archéologie est significative quand on se souvient les débats quant aux découvertes d’art préhistorique dans les grottes (Altamira, fin du XIXè) ou des gros ossements dits ‘antédiluviens’ parfois exhumés.

UNE FABRICATION 100 % MADE IN HUMAIN

Sous la définition classique moderne d’héritage commun d’un groupe, il est fabriqué – à partir des objets, des collections et des monuments le composant – grâce toutes les représentations, explications, interprétations et revendications – innombrables, de toutes natures et raisons – à leur sujet. Avoir un patrimoine c’est réclamer un ‘droit culturel’, se déclarer, ou même se démontrer, ‘héritier’ et ‘conservateur’ de tel ou tel objet du passé, fut-il architectural, littéraire ou même vinicole.

C’est donc avoir un passé, mais de quel passé s’agit-il ? Comment “avoir un passé” sinon en le construisant ? Cette façon que nous avons d’avoir passé et patrimoine dépend de notre conception du temps donc de notre cosmogonie. Cet établissement plus ou moins solide d’un lien trans-générationel, une variation sur le thème du patriotisme, si décrié sous nos latitudes mais, quand il est envisagé sur plusieurs siècles ou millénaires, si bien et militairement argumenté en Palestine, au Sri Lanka, ou en Afrique du Sud. 

UNE NOTION VARIABLE

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Mais les discours, complexes et opposés, se mélangent  sans cesse à propos du patrimoine.
Peut-on remonter jusqu’à Clovis (fondateur du royaume des Francs) et même jusqu’aux Gaulois premiers occupants historiques? Comment établir une filiation autre qu’intellectuelle entre eux et nous, sachant bien que si – sur le territoire dit gaulois – la masse des peuplements n’a pas beaucoup évolué depuis plus de mille cinq cent ans, des tas de gens sont venus s’installer chez nous et devenir français… au fil des siècles (oui mais combien?)? Corrélativement pourquoi en effet, ne pas remonter aux artistes créateurs des gravures de Lascaux (20 000 ans) ou aux constructeurs des menhirs bretons (5000 ans), produits de peuples qui habitaient déjà la France et se fondirent ultérieurement dans les peuples dits de l’Age du Bronze puis de l’Age du Fer (connus par l’archéologie : civilisation de Halstatt ou de La Tène). Par chance, grâce aux Romains et aux Grecs on peut nommer ces ‘peuples du Fer’: celtes, ibères, ligures puis plus tard germains (chérusques, alamans, marcomans, saxons, francs,..) sans pour autant être toujours sûrs. Heureusement que ces fadas de Romains nous ont dépeints ces peuples et leurs coutumes même si depuis l’archéologie a révélé combien ils étaient bien plus civilisés que sauvages et participants aux vastes réseaux commerciaux de l’Ouest européen.

De nos jours, le patrimoine, étendu aux paysages, aux langues, comme aux pratiques traditionnelles (gastronomie, équitation, mode) doit être sauvegardé, à la fois comme constitutif d’un passé collectif et par désir d’approfondir nos connaissances**. Nous avons ainsi acquis aujourd’hui une vision des gaulois assez différente de celle léguée par César ou celle édifiée par les différentes républiques.

DES MENACES PERMANENTES

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Ce patrimoine subit éoliennes, autoroutes et lignes électriques après avoir subi au cours des siècles des destructions planifiées ou non ce qui est, dans le premier cas, une forme de reconnaissance. Ainsi des destructions de livres anciens par Qin Shi Huangdi en 213 avant le Christ, des destructions arabo-musulmanes pendant le jihad (de 632 à 1078) dont l’un des incendies de la bibliothèque d’Alexandrie en 641, le sac de Rome en 846, des destructions révolutionnaires (profanation de la basilique royale Saint-Denis après un arrêt de la Convention du 1er Aout 1793), le feu de joie des Tuileries par les Communards, des destruction de la mosquée Sidi Yayia de Tombouctou par les islamistes de Ansar ed-Dine, en juillet 2012. Il survit ailleurs sous des menaces de disparition (le français au Québec, certaines langues africaines) et supporte l’imposition d’œuvres pour le moins discutables, telles les colonnes de Buren ou les installations modernes au château de Versailles..La liste est longue, hélas…
Ou non? Pour être humainement construit, le patrimoine semblerait aussi fait pour être détruit. Car un patrimoine est aussi vivant que ses fabricants. Au moins en partie. Aussi, il naît, il vit, il meurt un peu…  Doit-il mourir complètement, c’est une autre question, à laquelle nous serions tenté de répondre non.

D’UNE PROTECTION TARDIVE

Étonnement la France – si sensible aux questions d’identité nationale et à juste titre comme tout un chacun de par le monde****- fut tardive à mettre en route la protection et le recensement de son patrimoine (Prosper Mérimée y fut un pionnier).  Ceci se réflète dans l’absence (au milieu de monuments et musées parisiens évoquant l’antiquité classique), d’un Musée du patrimoine National. Exilé à St Germain en Laye, mal présenté, il illustre la difficulté qu’ont eu les archéologues français à faire établir une législation du patrimoine national. Le retard mis à créer de tels règlements s’est traduit par des tonnes de sites à jamais perdus lors de la fabrication des autoroutes et autres TGV pendant les ‘trentes glorieuses’ quand on sait qu’il se découvre un site par km lors des travaux (parkings ou équipements) sans compter ceux qui sont dissimulés… pour laisser les promoteurs faire du fric. Encore aujourd’hui, entre deux gras repas au buffet du Sénat, nos politicards tergiversent sur les crédits à allouer à l’archéologie préventive***** tout en se votant des augmentations de salaire.

 

*C’est dans la chronique de St Gall au IXè siècle qu’on parle (Abbé Notker) pour la première fois des ‘français’.

** Schlomo Sand. Comment le peuple juif fut inventé. 2010, Flammarion.

*** INRAP. Institut National de recherches Archéologiqes Préventives.

**** Dont l’archéologie née bien évidemment d’une nouvelle vision de l’histoire et de l’évolution de l’homme au sein des êtres vivants.

***** A quoi on peut ajouter tout ce que les travaux profonds modernes (TGV, grands travaux) font émerger et que l’INRAP, en France, recense, sauve et étudie aussi vite qu’il peut (A ce titre, hommage lui soit rendu).