20130429

Keith Haring, the political line : plongée dans les 1980s

120313 DP KEITH HARING

Sans forcément le savoir, on connaît tous Keith Haring. Ses bonhommes stylisés, son chien à gueule rectangulaire… Mais, au-delà de ces figures emblématiques, les deux expositions qui lui sont consacrées évoquent les années 1980. Des années folles que Haring a bien su épouser.


Le garçon est mort à même pas 32 ans. Inévitablement, alors, on se demande comment il aurait vieilli, ce que son art serait devenu. Vaine question, en vérité, puisque tout s’est arrêté en 1990, brutalement, par la faute du Sida. Une disparition précoce qui a au moins un mérite, si l’on veut… Celui d’ancrer le travail de Keith Haring dans les seules années 1980. Des années folles, quand on y pense.
La toute-puissance du capitalisme, qui n’a pas encore écrasé le communisme soviétique, mais c’est déjà tout comme. Ces relents nauséabonds de course à l’argent, de loi du plus fort… Reagan, Thatcher. Le libéralisme triomphant. Et Keith Haring, minuscule petite chose qui, crayon, craie ou pinceau à la main, s’emploie à le dénoncer…

Un peu excité de la rébellion, le Keith, mais c’est le thème de la double rétrospective qui lui est consacrée par le musée d’art moderne de Paris et le CentQuatre: Political Line. Keith Haring envers et contre tout. Contre la société de consommation, la religion, le nucléaire, la pollution, le racisme, les injustices en tous genres…
Ça prête parfois à sourire, il faut avouer. Son obsession de la dénonciation du dollar est un peu ridicule, naïve, de même que ces champignons atomiques qu’il peignait, de temps en temps, dans un coin de ses toiles… Gnagnagna crise de 2008, Goldman Sachs, gnagnagna Iran, gnagnagna Corée du Nord. Ok, ok.

LES BONHOMMES HARING 

Les fameux bonhommes Haring

Les fameux bonhommes Haring

Ce n’est pas faux mais tout le monde le sait et, justement, c’est à cette aune que doit être compris cet aspect « ridicule ». Il ne viendrait à l’idée de personne, aujourd’hui, de dessiner un billet vert pour symboliser le mal absolu que peut représenter la société de consommation. On est tous bien d’accord? Oui? Alors on peut continuer et, cette fois, rendre un bel hommage à Keith Haring.
Car si personne ne le ferait, c’est qu’il y a de bonnes raisons. D’abord parce que ça ferait daté. Mais aussi, et sans doute surtout, parce que ce brave Keith est passé par là, justement. Sans le savoir, et c’est le signe des grands, on connaît tous Keith Haring, son travail. Sa manière de styliser ses personnages, leurs couleurs, leur silhouette, ces traits noirs qui les entourent, ces autres traits, tout autour, pour simuler le mouvement ? Des bonhommes Haring pardi. Et ce petit chien à la gueule rectangulaire ? Du Haring, aussi.
Pas complètement exempt de tout reproche capitalistique, le garçon, d’ailleurs, soit dit en passant. Mais on ne va pas le lui reprocher. Qui a dit qu’artiste devait rimer avec crève-la-faim ? Quand même… Pour un gars qui passait son temps à dénoncer les travers consuméristes de son époque, ouvrir un « pop shop » pour vendre ses produits dérivés, dès 1986, ça fait malgré tout mauvais effet…

UNE DEMARCHE ARTISTIQUE EN RUPTURE 

Sidatus interruptus...

Sidatus interruptus…

C’est d’ailleurs pour cela que ce sous-titre, « political line », me gêne un peu. Je trouve dommage de vouloir le cantonner à une seule lutte politique, forcément un peu vieillie, alors que son art, malheureusement ramassé sur une très courte période, fait de lui le parfait symbole non d’un combat, mais d’une époque.
Une époque où tout allait vite… et donc l’art aussi. Keith Haring était un adepte du dessin spontané, sans travail préparatoire. A l’intuition. Et quand ça vient, surtout. Quand ça veut. C’est-à-dire sur tout ce qui lui passe sous la main. Métal, bâches de vinyle et, bien sûr, murs des villes et panneaux des métros. Quelques toiles, aussi, mais peu. Le moins possible. « J’éprouvais une aversion pour la toile, expliquait-il. Elle semblait déjà avoir une certaine valeur avant même qu’on l’ait touchée. Je trouvais que je n’avais pas la même liberté qu’en travaillant sur le papier, parce que le papier n’est pas prétentieux, qu’il est facilement disponible et pas cher. »
C’est cette démarche artistique qui me plaît. C’est elle qui explique qu’il soit descendu dans la rue, dans le métro. Parce que peindre dehors, aimait-il à dire – ou plutôt à croire -, sur des surfaces qui ne vous appartiennent pas, c’est créer quelque chose qui n’a pas de valeur, et n’entre donc pas dans le jeu banal de l’offre et de la demande, qui régit le marché de l’art comme le reste.

PEINTURE INACHEVEE 

J’aime aussi sa manie de ne jamais titrer ses œuvres. Je trouve l’explication qu’il en donne charmante : « Je peins des tableaux qui découlent de mes propres recherches. Je laisse à d’autres le soin de les déchiffrer, de comprendre leurs symboles et leurs implications. Je ne suis que l’intermédiaire. »

photo (24)

Parmi les rares exceptions des tableaux titrés, il y a, dans les dernières années, celles de la maladie, cet émouvant « Silence = Death »… Un gigantesque triangle rose, souvenir malsain des années de guerre, symbole ici de ce nouveau combat mortel qui commençait. Le Sida. La mort qui rôde. Keith Haring emporté en février 1990. Et une peinture inachevée, pour moi la plus frappante de toutes, qui vient rappeler que cela s’est fait dans la souffrance. Il faut voir ce quart de toile soigneusement peint, en haut à gauche, et tout ce vide, partout ailleurs, et ces coulures, en bas, ces coulures surtout. Lui est mort, sa peinture coule encore, vit encore.


A voir jusqu'au 18 août 2013.

Keith Haring, the political line
Musée d’art moderne de Paris
11, avenue du Président-Wilson (75016)
CentQuatre
5, rue Curial (75019)
Jusqu’au 18 août 2013