20130408

L’ange du bizarre, le romantisme noir: aux origines de Twilight

langedubizarre

L’exposition a un petit côté fourre-tout. La faute à une thématique on ne peut plus vaste. Donc vague. Mais, depuis les représentations classiques de l’Enfer, en passant par les paysages brumeux et les ruines de châteaux anciens, chacun y trouvera le romantisme qu’il voudra.


Ils n’ont pas osé aller jusqu’à Twilight. Ils ont eu tort. Ils, ce sont les commissaires de l’exposition romantisme noir, à Orsay. Dommage, cela aurait été une manière de boucler la boucle. D’expliquer, enfin, que nos gentils vampires d’aujourd’hui ont une histoire, un passé. Qu’ils ne sortent pas de nulle part. Que, surtout, tout est toujours affaire de recommencement. Rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme. Il en va de la science, exacte, de Lavoisier, comme de celle, fiction, de Stephenie Meyer
Mauvaise nouvelle pour nous, mais je pense qu’on avait tous plus ou moins compris que l’atmosphère n’était pas à la fiesta, ces histoires de sorcières, vampires et autres magies noires, sont toujours signe de crise. Mais grande, la crise. Du genre à tout mettre sens dessus dessous.

 PERTES DE REPERE ET CERTITUDES QUI S’ETIOLENT

Füssli. Le Cauchemar.

Füssli. Le Cauchemar.

Les origines de ce courant sont à rechercher dans la période pré-révolutionnaire, dite du romantisme gothique. Les années 1770-1780. Des temps difficiles. Les vieilles certitudes qui tombent. La pensée qui se libère. Ce qui tenait la société depuis des siècles qui se fissure : la toute-puissance du roi, l’infaillibilité des hommes de Dieu. La religion elle-même. Bref, l’artiste, comme toujours, transmet les angoisses de son époque dans ses toiles. Un Johann Heinrich Füssli est assez représentatif de cette époque. Avec son Cauchemar, d’abord. Son Satan invoquant Belzébuth, ensuite. Et ses Trois sorcières, enfin. Trois manières de constater que c’est pas trop la joie, en effet…
Vous ne voyez pas le rapport? Vous n’avez pas tort. Et c’est un peu le problème, si vous voulez tout savoir. Cette exposition part un peu dans tous les sens, et le découpage qui en est fait – en gros, la Révolution de 1789, la guerre de 1870 et la Révolution industrielle et, enfin, la Première Guerre mondiale – est un peu artificiel.
Enfin artificiel… Je me comprends. On a quand même des points communs évidents – c’est le bordel, je ne crois plus en rien, comment l’art transcrit cet état d’esprit -, mais le « bizarre », puisque c’est de cela qu’Orsay veut nous entretenir, chacun le voit un peu où il veut. Disons que c’est difficile à cadrer, à borner. Et que, du coup, le parcours de l’exposition ne me convainc par forcément.

L’ENFER DE DANTE… ET DES AUTRES 

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Je vois l’évolution, hein, je ne suis pas complètement con. Assez classique, d’ailleurs. On s’imprègne d’abord des thèmes antiques et anciens, et notamment de l’Enfer de Dante – 1/ on dénonce l’ordre en place qui part à vau-l’eau. Puis on s’ancre un peu plus dans le réel, le concret, en représentant des paysages existants, cimetières, ruines – 2/ on fait place à la mélancolie de ce qui n’est plus. Et, enfin, on dépeint la réalité des villes modernes, en accentuant leur côté sombre, mécanique, inhumain – 3/ le progrès? Tu parles d’un progrès.
En soi, c’est intéressant, on est bien d’accord. Mais la logique d’ensemble – on dira le « liant » – m’échappe un peu. Abandonnant toute volonté « d’intellectualiser » le parcours, je me suis alors détaché des panneaux explicatifs – assez rares- pour simplement me laisser aller d’un tableau à l’autre.

FORMIDABLE ET PRECURSEUR GOYA 

Bouguereau. Dante et Virgile aux Enfers

Bouguereau. Dante et Virgile aux Enfers

J’ai ainsi davantage était troublé, porté, par les romantismes français et allemands du XIXème siècle, que par la dernière partie consacrée aux débuts du surréalisme. Non que je n’aime pas le surréalisme, au contraire. C’est juste que, pour moi, le romantisme, même noir, est forcément ancré dans le XIXème. Plus littéraire que pictural, d’ailleurs. Hugo, les poètes maudits, gonflés d’absinthe…
Ce qui ne m’a pas empêché d’être conquis par certaines des oeuvres exposées. Celles de Goya par exemple. Assez génial Goya. Le pauvre homme déchante à mesure que la Révolution française sombre dans la Terreur. « Je n’ai pas peur des sorciers, des lutins, des apparitions, des géants vantards, des esprits malins, des farfadets, ni d’aucun autre genre de créatures, hormis l’être humain », explique-t-il de manière touchante.
Sa série des « Cannibales » est particulièrement parlante. « N’y a-t-il personne pour nous détacher » aussi, de même que ce « Grand exploit! Avec des morts!« . Parfait symbole de cette époque, cruelle, de grandes remises en question et de pertes de repère – en Dieu, en le Roi, en l’Homme. Vous y rajoutez juste la perte de foi en l’économie et en la politique, et on arrive à quelque chose qui semble assez proche de nous.

Musée d’Orsay
Jusqu’au 9 juin 2013