20130419

Les eco villes, ces nouvelles dictatures

ecoville

Energies renouvelables, voilà un concept à fort potentiel excitant, au point que l’émirat d’Abu Dhabi a entamé il y a quelques années un projet de construction d’une ville entière dédiée au « zéro carbone ».


Vive le pétrole ! Abu Dhabi et Dubaï, deux des sept Emirats Arabes Unis, qui rivalisent en projets pharaoniques pour montrer qui-a-la-plus-grosse, sont le genre d’endroit où un type tout seul peut se dire le matin, devant sa glace, en se rasant, qu’il va créer une entreprise publique qu’il alimentera en milliards de pétrodollars pour prendre les devants sur son voisin dans tel ou tel domaine. C’est ainsi que le boss d’Abu Dhabi s’est levé, en 2006, et a dit à ses sujets : « Salam aleikoum mes sujets ! Aujourd’hui, le soleil irradie notre émirat d’un très heureux événement : l’Abu Dhabi Future Energy Company est née, et va nous propulser tout droit dans le IIIème millénaire, celui du tout renouvelable, inchallah ! ». L’entreprise fortement bien dotée allait devenir le maître d’ouvrage pour la construction de toutes pièces de Masdar City, une ville entièrement tournée vers le développement durable. 

Masdar, une ville built from scratch 

Masdar, une ville built from scratch - Les podcars

C’est sur une gigantesque chape de béton destinée à améliorer l’exposition aux vents plus frais que la ville est en cours de construction. Pas de rues encombrées de voitures, sous la dalle sillonnera un réseau de podcars (petits véhicules de transport collectif automatisés permettant de se déplacer à la demande et sans arrêts intermédiaires) qui conduira automatiquement où bon leur semble les 40.000 résidents et 50.000 travailleurs que comptera la ville achevée. Un document de planification, réalisé par les cabinets de Norman Foster, WSP et Transsolar détaille minutieusement l’ensemble des spécifications qui optimisent le bilan énergétique de la ville, de son orientation aux caractéristiques des appareils de mesure de consommation de l’eau ou de l’électricité, en passant par la production d’électricité au gaz, solaire photovoltaïque, éolienne et géothermique, la désalinisation de l’eau et l’injection du dioxyde de carbone produit pour maintenir la pression dans les puits d’extraction de gaz et contenir les rejets de CO2 dans l’atmosphère.

Un schéma de développement peu démocratique

Masdar n’est pas la première ville nouvelle qui se développe suivant des objectifs de développement durable. Le plan d’urbanisme de la ville brésilienne de Curitiba, élaboré dans les années 60 en pleine dictature militaire, reposait sur le développement massif des transports en commun, domaine dans lequel elle demeure en pointe malgré le développement rapide de la voiture. Plus récemment, le gouvernement chinois souhaitait faire sortir de terre une ville nouvelle, Dongtan, sorte de vitrine écologique à l’occasion de l’exposition universelle de Shanghai de 2010. En quelque sorte c’est réussi puisqu’à l’heure actuelle, le projet est abandonné et la réserve naturelle qui allait disparaître a survécu.

Ce qui rapproche ces trois villes, c’est le contexte politique peu, voire pas du tout démocratique dans lequel ces villes ont été pensées et se sont développées. Une approche top-down (directive et descendante) de leur conception a largement prévalu, tendant à engendrer un manque d’appropriation de l’espace urbain par les résidents. Autrement dit, c’est bien beau d’avoir de belles infrastructures très performantes sur le plan environnemental, mais encore faut-il que leur utilité et les besoins du public se conjuguent. Aux Emirats, on ne peut pas dire que le système politique soit conçu pour prendre en compte ces besoins : le pouvoir est essentiellement concentré entre les mains des sept émirs qui dirigent chacun des sept émirats, les partis politiques sont interdits et l’accès à la famille de l’émir déterminant pour la prise des décisions importantes. Aussi l’initiative du concept de Masdar revient-elle, semble-t-il, à une équipe d’ingénieurs libanais qui avait la chance d’avoir parmi ses membres un cousin d’ami de la sœur de l’émir d’Abu Dhabi. Le monde est petit !

La nécessaire appropriation par les habitants de leur espace urbain

La nécessaire appropriation par les habitants de leur espace urbain

Le développement d’espaces urbains durables doit s’accompagner d’une réflexion sur la participation des futurs habitants à l’élaboration de leur environnement et à l’acceptabilité par ceux-ci de nouveaux standards durables.

Je suis rarement d’humeur à me prendre pour un psychologue environnementaliste, mais dans les grandes lignes, une partie de ces psychologues considère que le développement de pratiques durables est généré, d’une part, par la conscience de l’existence de problèmes environnementaux, d’autre part, par la croyance que nos actions peuvent avoir une influence sur l’étendue des dommages écologiques et, enfin, par notre rapport émotionnel à la nature. Ensuite, il semble plus efficace de valoriser les comportements durables des habitants par la voie de récompenses plutôt que de chercher à pénaliser leurs atteintes à l’environnement, comme l’initiative CitéGreen mise en place en région parisienne est en train de le démontrer avec succès.

Il faut enfin relever, comme le disait Solon L. Barraclough, l’ancien directeur de l’institut de recherche des Nations Unies pour le développement social (UNRISD), qu’une « approche unifiée de la promotion du développement durable dans des cadres d’existence différents est une illusion utopiste ». N’allez donc pas inviter un africain à économiser l’eau qu’il ne possède pas !

Au regard de tout ceci, il y a de fortes présomptions pour que Masdar demeure un laboratoire grandeur nature et une vitrine technologique plus qu’un modèle à suivre pour les grands pôles urbains existants. D’une part parce que c’est une ville nouvelle et d’autre part parce que du fait même qu’elle est une ville nouvelle, l’humain n’est pas placé au centre de sa conception. C’est ici la technologie, fer de lance des écovilles, qui force la mise en place de modes de vie respectueux de l’environnement. Et qui dit débauche de technologie dit risque accru d’exclusion sociale et de transformation de la ville en îlot de riches, présomption d’autant plus exacerbée qu’étant rivée à sa chape de béton, les possibilités d’extension de Masdar semblent exclues à moins de travaux considérables.

Alors, Masdar, un jouet de riches ?

 Même si on peut avoir le sentiment, à la lecture de ces quelques blablas, que le développement de Masdar s’est fait à l’envers, la sortie de terre d’une telle ville va laisser quelques traces positives, ne serait-ce que grâce à son statut de vitrine technologique qu’elle confère au petit émirat. La ville héberge deux importants symboles du développement durable : d’une part le Masdar Institute of Science and Technology, créé en collaboration avec le MIT, qui est destiné à créer une R&D locale qui serve tant à assurer la transition énergétique d’Abu Dhabi qu’à exporter son savoir faire sur ces questions. D’autre part, le siège de l’Agence Internationale des Energies Renouvelables (IRENA), qui a également vocation à s’installer à Masdar dans un proche avenir.

C’est aussi la première fois qu’une ville de cette dimension est construite suivant une approche durable. Si celle-ci est achevée dans les délais (2016) et que son attractivité ne fait pas défaut, son influence sur la politique environnementale et énergétique des grandes métropoles risque d’être importante. Les effets se font déjà sentir chez le voisin Dubaï qui est en voie de promulgation d’un « Code pour les bâtiments verts ».