20130422

« Oh! les beaux jours » : Catherine Frot profonde dans l’absurde

lesbeauxjours

On est assez loin du théâtre de boulevard, il faut avouer. C’est du Beckett après tout. Mais joué par une actrice populaire et grand public; une excellente Catherine Frot qui, seule en scène pendant 1h20, parvient à faire mieux que capter l’attention: à donner du sens à l’absence de sens.


Ah! Beckett. Une pièce de Samuel Beckett… J’en vois qui ont des sueurs froides. Le souvenir, forcément cruel, d’un oral du bac de français. Des pages qui se tournent, des visages qui se décomposent. Mais qu’a-t-il bien voulu dire? Qu’est-ce que ces phrases bizarres peuvent-elles bien raconter ? Ah! J’en connais qui attendent toujours Godot, tremblant d’incompréhension, encore, des années plus tard, quand on évoque la pièce…
Sur la scène de l’Atelier, c’est Oh! les beaux jours qui se joue. Le même théâtre de l’absurde. La même rupture d’avec les habitudes.

De l’action? Comment ça de l’action?! De l’intrigue? Comment ça de l’intrigue?!

CATHETINE FROT SEULE EN SCENE 

oh les beaux jours

Dans Oh! les beaux jours, il ne se passe rien. C’est normal puisque tout le sujet de la pièce, justement, c’est ce rien, cette vacuité de la vie, ce vide final qui nous attend, et ce vide partout, en attendant… Si l’on rajoute que la pièce est un long monologue d’une heure vingt, avec une seule personne sur scène, ne pouvant donc même pas se reposer sur le regard, ou la présence, même muette, d’un partenaire, on imagine le poids pesant sur les épaules de l’acteur. L’actrice plutôt. Tout dépend d’elle, de son jeu, son charisme, sa présence…
C’est Catherine Frot qui s’y colle. Une excellente Catherine Frot, qui abandonne ici un peu de son phrasé chuintant du cinéma, mais sans se départir de ce qui fait sa force. Ce petit côté pince-sans-rire, surtout. Cette façon, par un mouvement de bouche, un froncement de sourcils, de passer d’une émotion à une autre.

Et il vaut mieux qu’elle ait ce talent, d’ailleurs, puisqu’elle est statique, engluée jusqu’à la taille (acte 1), puis jusqu’au cou (acte 2). Elle joue Winnie, une femme prise dans les sables, dans un décor de plage à marée basse. Une femme qui s’enfonce inexorablement vers le néant et qui, pour patienter, ne dispose à portée de main que d’un sac, rempli de mille petites choses. Une brosse à dents, un miroir, un rouge à lèvre, une boîte à musique, un pistolet browning. Ses seules richesses, qu’elle s’échine à sortir, palper, puis ranger, tout au long d’une journée qui n’en finit pas.

 « PAS MIEUX, PAS PIS, PAS DE DOULEUR, PRESQUE PAS »

oh les beaux jours catherine frot

Elle a son Willie, aussi, pas loin, qu’on entend – un peu – mais ne voit guère. Son mari, coincé lui aussi, de l’autre côté de la dune. Aussi mutique, celui-là, que Winnie est bavarde… Car elle parle, Winnie, elle parle beaucoup. Elle ne fait que cela. N’a que cela à faire. Ça l’aide « à tirer sa journée », comme elle dit, attendre que la nuit tombe, le sommeil vienne… Une journée de plus en moins…
Elle prie un peu – sans enthousiasme, par habitude. Elle chante et aime ça, mais en retarde toujours le moment, comme si, après ce simple plaisir assouvi il n’y avait plus rien. Elle évoque le passé, des visites anciennes – sans regrets, juste pour en faire rejaillir le souvenir. Elle anticipe l’avenir, aussi – la disparition de Winnie, mais jamais la sienne…
Jamais la sienne, non. Car dans ce marasme complet, ce désespoir poignant et ce vide partout, Winnie, elle, seule, reste lumineusement sereine, résolument optimiste. « Pas mieux, pas pis, pas de changement, pas de douleur, presque pas« … Telle est sa satisfaction quotidienne, petite, suffisante à son bonheur. On pourrait la dire aveugle, aussi, tant qu’il n’y a qu’elle pour ne pas se rendre compte que tout espoir est vain. 

CAPABLE DE DONNER DU SENS A… L’ABSURDITÉ

C’est ici qu’éclate le talent de Catherine Frot, capable d’interpréter comme personne les fausses ingénues. De déclamer un texte pas facile comme s’il l’était. Capable de donner un sens à… l’absence de sens. Capable de s’abandonner tout en contrôlant tout, toujours. De faire rire – sourire – quand tout, tout autour, n’appelle que les larmes, la tristesse. Capable de colorer de gris ce qui ne devrait être que noir.

Madeleine Renaud y avait, dit-on, trouvé le rôle de sa vie. Je ne sais s’il en ira de même pour Catherine Frot, mais elle réussit déjà le tour de force de rendre intelligible le message de Beckett : si tout cela n’a pas de sens, ce n’est pas une raison pour ne pas en profiter, malgré tout, tant que ça dure… La vie, je ne sais pas, mais au théâtre de l’Atelier, ça dure jusqu’au 1er juin 2013.