20130507

Alternative 101 – Notre-Dame-des-Landes : plaidoyer pour un nouveau vivre ensemble

nddl

L’époque est dure. Alors que le moral des français semble toujours plus bas quelques irréductibles optimistes cultivent leur jardin à Notre Dame des Landes. Au delà du combat anticapitaliste, que germe t-il dans le bocage ?


Notre-Dame-des-Landes, petite commune de 2 000 habitants dans le massif armoricain, aucun attrait touristique et pourtant… Quelle réputation ! Mécontents de l’installation d’un nouvel aéroport, quelques irréductibles ont décidé de mener le combat dans la vallée. Ils opposent au bitume les champs, aux avions des carottes et aux forces de l’ordre des cocktails Molotov.

UN AEROPORT POUR QUOI FAIRE ? BREF RAPPEL HISTORIQUE.

Notre-Dame-des-Landes, ou plutôt sa campagne, est dans la ligne de mire des agences de voyage depuis 1973, date à laquelle elle a pu arborer fièrement son statut de ZAD : Zone d’aménagement différée. A l’heure des Trente Glorieuses, alors pleines de promesses et d’abondance, il était question d’y développer le fret aérien et d’offrir au prestigieux Concorde un nouvel aéroport intercontinental.  “La métropole Nantes – Saint-Nazaire pourrait devenir le Rotterdam aérien de l’Europe” pouvait lire fièrement l’autochtone dans son quotidien régional.

Choc pétrolier oblige, la mode passe à l’austérité et le projet reporté. Il ressurgit en 1999 à grands coups de principe de réalité, les experts assurant une saturation inévitable de l’actuel aéroport à l’horizon 2020. Pour Jean-Marc Ayrault, alors maire de Nantes, dégager l’ancien aéroport permettra aussi de libérer nombreux terrains rendus inconstructibles par les nuisances sonores. De l’or à bâtir étant donné leur proximité avec le centre ville.

DIX ANS D’OPPOSITION AU PROJET

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Dès 2003, les écologistes s’étaient fait remarquer pendant les débats publics accompagnant la mise en œuvre du projet. Dénoncer le manque de pertinence de la saturation prochaine, l’aberration financière d’une pharaonique dépense, le ravage sur la faune et la flore, rien n’y fera. Le projet est déclaré d’utilité publique en 2008. Corollaire de cette décision, les habitants deviennent expropriables. Associations, collectifs et mouvements politiques s’engagent alors activement dans le combat et la ZAD (rebaptisée Zone à défendre) commence à accueillir des lieux de résistances.

Forcément, Ayrault devenant une figure nationale, les casseroles qu’il traîne le deviennent aussi. 2012 marque ainsi l’arrivée de Notre Dame des Landes au prime time de TF1. Le jeune gouvernement socialiste, devant encore faire ses preuves, décide de se montrer ferme car compétent. La présence policière est renforcée. Politiques, caméras mais surtout activistes accourent de toute la France. La tension monte. Cabanes et autres lieux de vie sont détruits. L’opération « César » d’octobre dernier aura surtout appris aux zadistes à se révolter. Les cendres sont encore chaudes que déjà tout le monde s’affaire à reconstruire.

Pour calmer le jeu, Jean-Marc 1er crée une commission de dialogue sur le désormais célèbre « Ayraultport ». Étonnamment les trois rapports rendus au début du mois dernier valident de nombreux arguments des opposants quant aux infractions potentielles au droit de l’environnement. Les experts affirment néanmoins la saturation prochaine de l’actuel aéroport et maintiennent dès lors le bon principe d’utilité. Le verdict ne sera donc qu’un report de plusieurs mois, un sursis pour la zone humide et ses tritons armoricains. Le temps d’améliorer le projet, de faire quelques études supplémentaires et aussi d’éviter toute interférence avec les municipales…

« FAIRE LE LABOUR PAS LA GUERRE » : CONTEXTE MORAL D’UNE REVENDICATION

Au delà du débat sur la pertinence d’un nouvel aéroport, la population installée sur cette zone de 2 000 hectares cherche avant tout une alternative à l’« aéroport et son monde ».

L’aéroport, symbole d’une mondialisation polluante et synonyme d’inégalités. Son monde caractérisé par la course au profit, la vie à 100 à l’heure, le métro-boulot-dodo, le chômage, la déshumanisation du travail et la précarité. Contrairement au Larzac où des militants abandonnaient volontairement la société du plein emploi et de la croissance infinie, cette revendication vient aujourd’hui d’un bataillon toujours plus nombreux d’exclus. Une lutte qui prend les arguments de la crise économique pour défendre la nature et remettre en cause un système oppressant. Une lutte qui oppose un certain mode de vie à celui du marché.

Notre-Dame-des-Landes fait aussi écho à une désillusion générale. Florange a confirmé l’impuissance d’une élite politique qui ne sait plus comment s’excuser des licenciements, quant à l’affaire Cahuzac et son arrière-goût de « république irréprochable », elle a fini d’écœurer les idéalistes. Alors qu’on ne cesse de démontrer l’urgence écologique, la persistance du Premier ministre pour un projet d’aéroport au détriment de zones humides et forestières a de quoi dépiter.

En France, pays où le pessimisme de la population atteint des niveaux historiques, où le chômage bat de nouveaux records et qui peut fièrement se vanter d’être le premier consommateur d’anxiolytique d’Europe… en France donc, ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes c’est un peu la tentation de vivre autrement.

CULTIVER SON JARDIN POUR UN OPTIMISME PRATIQUE

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Sur la ZAD se côtoient des personnes bien différentes. Paysans expropriés et décidés à conserver fermes et terres, jeunes éco-constructeurs ravis de pouvoir utiliser ou transmettre leur savoir-faire, marginaux satisfaits de trouver un lieu de vie accueillant pour y poser leur tente et idéalistes amateurs de champs et de possibles. Velléités gouvernementales obligent, quelques mercenaires anti-capitalistes, préférant les blessures de flash-ball aux accidents du travail, s’occupent des barricades.

Ce « peuple de boue » n’est pas une nation mais un agrégat d’individus. Pas un corpus idéologique unique plutôt un idéal. Pas une réponse concrète pour régler les problèmes de ce monde, surtout l’envie de vivre autrement. Un autrement qui se découvre au quotidien et ne s’embarrasse pas d’une vision à long terme. Il ne s’agit pas de débattre des heures pour défaire les présupposés de ce monde pour en théoriser le suivant. Sur la ZAD, pas le temps pour ces foutaises, le modèle proposé est avant tout pratique. Tous les matins un briefing permet de répartir les tâches à réaliser : récupération de matériel et de vivres, reconstruction des cabanes détruites par les derniers affrontements, systèmes ingénieux de récupération de l’eau de pluie.

De l’indignation revendiquée Plaza del Sol au mouvement Occupy Wall Street, les images produites par les dernières grosses mobilisations étaient celles de populations rejetant un système. Manifestations, occupations de places et assemblées de quartier eurent pour objectif de fédérer. Dans un premier temps rendre visible le rejet, dans un second identifier des solutions aux problèmes locaux ou globaux pointés du doigt. En toute cohérence ces mouvements ont laissé place à des assemblées de quartier produisant chartes et textes, structuration et actions de soutien.

La ZAD produit un nouveau vivre ensemble. Au delà des barricades et des affrontements, c’est la création d’un lieu de vie qui lui donne à la fois originalité et légitimité. Difficile d’estimer la taille de cette population hétérogène décidée à cultiver son jardin loin de la précarité. Sacrifiant confort et consommation pour une vie qui leur ressemble, les « zadistes » sont surtout résolus à ne plus être complices d’un système détruisant autant la planète que les rapports humains. A la conquête de nouveaux paturages, ils se contentent de montrer l’exemple, sans même savoir combien de temps cette initiative existera. Ils n’ont certes pas réponse à tout mais essayent de poser les questions différemment. En ce sens, la contestation de Notre-Dame-des-Landes est un exemple vivant de ce qu’Hakim Bey théorisait sous le nom de Zone Autonome Temporaire : « Une société anarchiste ou toute structure d’autorité se dissout dans la convivialité et la célébration ». Un type d’organisation à même d’impulser le changement :

« Nous ne cherchons pas à vendre la ZAT comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d’organisation, de tactiques et d’objectifs. Nous la recommandons parce qu’elle peut apporter une amélioration propre au soulèvement, sans nécessairement mener à la violence et au martyre [1] »

Que sera la ZAD dans un mois? Dans un an ? Les lieux détruits par les derniers affrontements sont à reconstruire, l’arrivée du printemps invite aux nouvelles cultures… L’enthousiasme ne saurait s’encombrer de spéculations.

Blog du collectif de lutte contre l’aéroport

Le site des occupants de la ZAD

Occupy France


[1] Hakim Bey, Zones Autonomes Temporaires, Paris, l’Eclat, 1997

Photos Greenpeace et internautes via #NDDL