20130507

L’Ecume des jours : l’adaptation réussie d’un livre « inadaptable »

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L’écume des jours, de Michel Gondry, s’achemine vers un échec cuisant. C’est dommage car s’il n’est pas exempt de défauts – c’est trop long, pour commencer – le film est plein de petites trouvailles intéressantes. Avec surtout un Romain Duris assez exceptionnel.


L’écume des Jours, Boris Vian… « Inadaptable ». Et c’est bien pour cela que seul Michel Gondry pouvait s’y frotter. Le type même de livres qu’on lit à 15 ans, pour ne plus jamais les rouvrir ensuite. Ce qui ne veut pas dire qu’on les oublie, surtout pas. Au contraire. Ils laissent justement un parfum impérissable, parce qu’ils sont associés à une époque particulière. On les sanctuarise, les conserve à portée de main, jamais bien loin, mais se garde bien de les relire. Boîte à souvenirs et boîte de Pandore en même temps. Trop d’émotions renfermées là-dedans…
Pour moi, comme ça, à brûle-pourpoint, trois livres, au moins, répondent à cette description. L’attrape-coeurs, de Salinger, E=MC² mon amour de Patrick Cauvin et, donc, L’écume des jours. Colin et Chloé, les deux héros de Vian, je les ai rêvés, imaginés, fantasmés, il y a des années de cela. Et, bien sûr, les voir incarner à l’écran par des acteurs, c’est perturbant.

POUR LES AMES REVEUSES ET VAGABONDES

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Passe encore, et passe même très bien, pour Romain Duris, parfait, comme toujours dans les rôles de dandy. Mais Audrey Tautou jouant Chloé, j’avoue avoir eu très peur. Pauvre Tautou. Elle aura beau faire tout ce qu’elle voudra, elle trouvera toujours sur son chemin des avis tranchés, négativement tranchés, sur son jeu, sa présence à l’écran, son phrasé. Tout en sobriété ici, elle s’en sort plus que bien.
Pareil pour Michel Gondry qui, tout en insufflant sa patte, parvient à conserver l’esprit de Vian. Une sacrée gageure tant ça part dans tous les sens : livre onirico-poétique (ou poético-onirique, si on préfère), L’écume des jours est taillé pour la rêverie, l’imagination débordante. C’est dire si le faire entrer dans le cadre d’un film, obéissant à quelques règles immuables, était audacieux. Disons même couillu.
Sans surprise, Gondry s’en est pris plein la tronche. Et comment pouvait-il en aller autrement puisque chacun à son idée bien arrêtée de ce que doit être L’écume des jours ? Il est plus décevant de constater que ce rejet s’est aussi propagé aux spectateurs, peu nombreux en salles. C’est dommage car il a plutôt réussi son coup, le Michel.
J’ai été porté par l’histoire, moi, gagné par l’émotion, la larmichette à l’oeil. J’ai l’âme rêveuse et vagabonde, que voulez-vous ! Et c’est vrai qu’il vaut mieux l’avoir ainsi pour espérer être touché par ce film. Esprits cartésiens et terre-à-terre s’abstenir…

TOUT EST VIVANT, JUSQU’AU CHAUSSURES

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Les thèmes abordés sont, pourtant, d’un commun assez redoutable. L’amour, la mort, l’amitié. Colin aime Chloé, Alise (Aissa Maiga) aime Chick (un très sobre et donc bon Gad Elmaleh), qui voue un culte à Jean-Sol Partre (un excellent Philippe Torreton), tandis que Nicolas (Omar Sy, rayonnant de sobriété lui aussi) est l’humanité incarnée, ami et cuisiner personnel de Colin. Tout ce beau monde se soutient et profite d’une vie joyeuse jusqu’à ce que Chloé tombe malade. Un nénuphar lui pousse dans le poumon, métaphore assez sublime et douce pour évoquer le cancer. Colin, mari aimant, se ruine pour lui payer les meilleurs soins.
Ce qui était beau et gai vire au gris et laid.

Et c’est là que le surréalisme propre à L’écume des jours, version livre, trouve son équivalent dans la version film. Car tout est personnage, tout est vivant. Les acteurs, bien sûr, mais les meubles, le décor, chaque ustensile de cuisine et accessoire de la vie quotidienne. La maison se rabougrit à mesure que l’état de santé de Chloé décline. La sonnette de l’entrée, tel un cafard bruyant, bouge et se déplace dans le salon à chaque fois que quelqu’un sonne. La nourriture, en cuisine et dans les assiettes, vit elle aussi sa propre existence. Jusqu’aux chaussures de Colin qui n’en font qu’à leur tête. Et il y a cette souris grise, aussi, la complice muette des personnages, observatrice attentive et gardienne farouche de la maison…

DES ACTEURS EN RETRAIT… POUR SERVIR LA CAUSE

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Ces à-côtés expliquent la sobriété que je soulignais pour les acteurs : Tautou, Elmaleh, Omar Sy… C’est le talent de Gondry d’avoir su rassembler un si beau casting et, très paradoxalement, de le tenir en retrait. C’est aussi ce qui peut décontenancer. Ce sont ces mille petits détails d’arrière-plan qui sont les héros du film.
Les Inrocks évoquent « une orgie visuelle » et se dit gavé « d’une débauche d’effets spéciaux et de friandises visuelles qui saturent chaque centimètre carré de l’écran et chaque minute du film ». Si je cite Serge Kaganski, c’est que, sans m’y retrouver une seconde, je comprends ce qu’il écrit. D’ordinaire, seul le minimalisme me sied… J’aime quand les choses sont seulement délicatement suggérées.
Or, c’est vrai, Gondry en fait des tonnes. Mais, à mon sens, le jeu tout en retrait des acteurs permet de trouver un équilibre parfait, formant un contraste intéressant avec ce « trop-plein » évoqué. Une narration tout en lévitation, douce et poétique… J’aime la retenue de Romain Duris, qui trouve un rôle parfait pour lui, à la fois grave et léger. J’aime la nostalgie romantique qui émane de son jeu. J’aime sa gaucherie, touchante, quand il drague Chloé. J’aime le Paris qui est filmé, un Paris calme, apaisé, entre le réel (les Halles en travaux) et le rêvé… J’aime ces scènes de danse un peu folles du Biglemoi, avec ces jambes qui s’allongent et s’allongent encore, portées qu’elles sont par les rythmes jazzy. J’aime ces images, de ces soirées surannées.

DES DEFAUTS DANS LE MONTAGE

J’aime qu’on emploie Omar Sy dans autre chose qu’un rôle de gentil benêt souriant. J’aime aussi la parodie assez géniale et subtile de Torreton en Jean-Sol Partre, aka Jean-Paul Sartre. Mais j’aime moins, et c’est le gros bémol, ces longueurs, parfois assez terribles. Ces longueurs qui font que les pics d’émotion, ces moments où l’oeil devient humide, sont souvent gâchés d’être trop appuyés…
Si l’adaptation du scénario est parfaite, si les décors sont sublimes et la photo intéressante, le montage, lui, pêche malheureusement. Le film aurait gagné à être plus resserré. C’est un défaut, un vrai, mais qui ne justifie pas qu’on parle d’échec. Cet Ecume des jours mérite mieux que cet anonymat qui lui semble promis.
Bien mieux.