20130514

Logiques de l’honneur

honneur

Il est frappant de constater à quel point la notion de « respect » a perdu en substance ce qu’elle a gagné en fréquence de son emploi (des « bandes » au personnel politique). Nous noterons par ailleurs que son invocation est inversement proportionnelle à celle de l’honneur, notion tombée en désuétude à mesure que la morale a été abusivement assimilée à la réaction.


C’est l’un des grands mérites de  Kwame Anhony Appiah d’avoir montré dans son ouvrage Le code de l’honneur que cette notion avait permis la réalisation de  révolutions morales et que nous aurions tout à perdre à la considérer comme un vestige de mondes anciens.  

RESPECT ET ROBUSTESSE

L’honneur est une notion qui évolue et qui est originellement associée à des mondes qui lui donnent des significations différentes. Monde de l’aristocratie, monde de la mafia, monde ouvrier… L’honneur se comprend avant tout entre semblables appartenant à un même groupe. Appiah donne plusieurs exemples dans son ouvrage aux premiers rangs duquel le duel.
Le duel est tout d’abord une manifestation de l’honneur dans le monde aristocratique, qui entend régler par les armes un différend, souvent une offense à la dignité (le duelliste n’étant pas nécessairement l’offensé mais tout du moins l’un de ses proches, comme c’est le cas de Rodrigue qui doit se battre au nom de son père dans Le Cid de Corneille). Le déclin du duel s’explique par trois raisons principales : la prégnance de la morale chrétienne (« tu ne tueras point »), la construction de l’Etat moderne, laquelle ne tolérait pas la forme autonome de justice qu’entretenaient les aristocrates, et sa diffusion dans les classes populaires qui lui enlevait sa spécificité élitiste. Mais la justification qui enveloppait ces trois causes se formulait elle aussi en termes d’honneur. C’est William Godwin qui l’a le mieux exprimé dans son Enquête sur la justice politique (1793) :

« Laquelle de ces deux actions est la preuve la plus authentique de courage, s’engager dans une pratique que notre jugement désapprouve, parce que  nous ne pouvons nous soumettre aux conséquences découlant de ce jugement ; ou faire ce que nous croyons être juste, et affronter avec joie toutes les conséquences qui peuvent accompagner l’exercice de la vertu ? [1] »

En d’autres termes devient digne celui qui arrive à renoncer à une coutume qui, parce qu’elle apparaît désormais immorale, devient par là-même déshonorante.   

 

Appiah donne aussi l’exemple du bandage de pied des chinoises appartenant à la classe supérieure : cette pratique devait empêcher les Chinoises de s’éloigner de leur foyer afin de garantir leur chasteté et ainsi leur honorabilité. Ce code de l’honneur fut cependant mis à mal par une autre conception de l’honneur : celle de la nation. Devant les critiques des pays occidentaux considérant cette pratique d’un autre âge, les élites chinoises prirent peu à peu fait et cause pour défendre l’honneur national induisant la fin de cette pratique rétrograde. Aux pratiques tribales et claniques de l’honneur viennent alors se substituer des conceptions à la fois plus universalistes et plus individuelles.

L’honneur est lié à un droit au respect, mais ce n’est pas tout. Davantage qu’une simple demande de reconnaissance en termes de droit, l’homme d’honneur est soucieux d’être digne de respect. Il n’est pas particulièrement fier lorsqu’il se conduit conformément au code d’honneur, car ce code va de soi : en cela la modestie est une de ses vertus naturelles qui est difficilement compatible avec tout réconfort narcissique. Son action, dès lors qu’elle maintient sa dignité, se suffit à elle-même, alors que les héros de l’Antiquité manifestaient leur valeur en chantant leurs propres louanges. L’honneur, à la guerre ou même au sein de groupes professionnels, permet de garantir la bonne conduite des hommes au-delà et parfois même envers les commandements de la loi ou des intérêts financiers. L’honneur est alors semblable à cette justice qui pour Proudhon est le « respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu’elle se trouve compromise, et à quelque risque que nous expose sa défense. »
C’est sans doute par ailleurs ce dernier point qui explique en partie la difficile survivance du sentiment de l’honneur : le courage n’est pas la vertu la mieux partagée par nos contemporains.

MASS DESTRUCTION

L’un des principaux obstacles à l’honneur demeure cependant la pression du groupe et le phénomène de société de masse, gagnée par ce que Georges Palante appelle « l’embourgeoisement du sentiment de l’honneur » Appiah évoque cette difficulté dans le cas exceptionnellement exemplaire du capitaine Ian Fishback, officier de 26 ans de la 82ème division aéroportée. Témoin de maltraitances de prisonniers ayant lieu dans le camp Mercury en Irak, il mena une enquête particulièrement mal vue par ses supérieurs sous prétexte qu’il portait atteinte à l’honneur de l’armée. Malgré les pressions de sa hiérarchie, il communiqua les informations à l’ONG Human Rights Watch (on se souvient aussi par exemple du film Outrages, de Brian de Palma, qui relate l’histoire vraie du soldat Eriksson voulant que justice soit faite pour la Vietnamienne violée et tuée par son unité). C’est son sens de l’honneur, compris à la fois en tant que militaire et qu’Américain fidèle à la Constitution et à la déclaration d’indépendance, qui ont conduit le jeune capitaine à agir contre sa hiérarchie. Il s’agit moins de braver la loi du groupe (celle de l’armée) que de la réinterpréter en lui rendant son authentique signification.

Le problème du panorama que nous dresse Appiah consiste en ce qu’il semble montrer une forme de développement progressiste de l’honneur, comme s’il allait logiquement de pair avec le développement de la démocratie et du libéralisme. Malheureusement rien n’est moins sûr que cela : l’expansion de la société de masse (à la fois antérieure, contemporaine et postérieure au totalitarisme) procure un terreau où l’honneur est davantage une exception que la règle. Cependant, comme l’avance Georges Palante, « En dépit des tyrannies grégaires, le sentiment de l’honneur individualiste survivra dans les âmes. Ce sentiment a quelque chose d’éternel en tant qu’il résume en lui les puissances de noblesse incluses en l’humaine nature. En ce sens, il s’élève au-dessus des variations des états sociaux. Il s’affirme et continuera de s’affirmer comme une revendication supérieure du droit de l’individualité. Il a pour refuge la conscience individuelle. Et il est dans cette conscience la petite fleur de noblesse qui rachète les bassesses et les lâchetés du troupeau.[2] » En d’autres termes, et pour conclure sur cette note optimiste d’Appiah : « Nous pouvons toujours penser en avoir fini avec l’honneur. Mais l’honneur, lui, n’en a pas fini avec nous.[3] »




[1] Cité par Kwame Anthony Appiah in Ibid., p.56.

[2] Georges Palante, « L’embourgeoisement du sentiment de l’honneur » in Combat pour l’individu, Felix Alcan, 1904,  p.110

[3] Kwame Anhony Appiah, Le code de l’honneur. Comment adviennent les révolutions morales, Gallimard, 2012, p.22.