20130510

PROTEST SONGS #1 : UNE AFFAIRE DE NIGGAS

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Avant Booba et ses revendications phallocrates, Saez et ses couinements interminables, Victoire Passage et sa passion immodérée pour Jean-Luc Mélenchon, des vrais musiciens faisaient des vraies chansons avec des vraies revendications.

par

Ces « Protest songs » ou chants de révolte sont indexées par Dorian Lynksey dans 33 révolutions par minutes. Une histoire de la contestation en 33 chansons pour avoir en commun un message politique contre le pouvoir. Ainsi, depuis le début du XXème siècle, différentes causes ont été défendues à corps et à cris, notamment celle des noirs, mais peut-on changer le monde avec la musique?

PROTESTER, C’EST PLOMBER L’AMBIANCE

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Dans la famille des grandes causes à défendre, je demande celle des Noirs. C’est sans
surprise que la première Protest song, « Strange Fruit » en 1939, est interprétée par une jeune noire, Billie Holiday et écrite par un juif, Abel Meeropol. Deux peuples qui ont de quoi gueuler! Suite au lynchage de deux afro-américains, Meeropol écrit un poème et demande à Holiday de le chanter au Café Société de New York, « la mauvaise place pour les gens biens ». Nina Simone, qui interprètera par la suite cette chanson, dira : « c’est la pire chanson que je n’ai jamais entendue. Elle est horrible parce qu’elle est violente, elle représente ce que les blancs ont fait à mon peuple dans ce pays».
Avant, les protest songs américaines concernaient seulement des publics engagés,
comme les partis politiques avec un but bien précis: rejoindre le groupe, se battre contre une autorité, gagner le combat.

Contrairement à ces chants de rassemblement,la chanson de Billie a la particularité d’être interprétée par une seule femme, et pas un choeur. Mais surtout, elle surgit dans l’arène du loisir et de l’amusement. Imaginez, vous êtes tranquillement en train de siroter un mojito au Café Société. La prohibition est finie depuis six ans, il y a bien la guerre en Europe mais vous être tranquille jusqu’à Pearl Harbor en 1941, la Cour suprême a accepté le principe de la ségrégation raciale en tant que « séparé mais égaux » (ils avaient de l’humour les mecs!) tout va bien dans le meilleur des mondes! Sauf que là, une black débarque sur scène et chante avec ses tripes des paroles qui plombent l’ambiance en deux secondes, rappelant à votre bon souvenir que quelque chose déconne. Comme l’a très bien dit Albert Murray, historien du jazz et du blues «personne ne fête le nouvel an avec des petits fours et du champagne en écoutant Strange fruit». Tu m’étonnes. Qualifiée de « Marseillaise noire », Strange fruit met en lumière ces chants de révolte jusque là confinés aux publics militants, et leur donne une dimension artistique.

JAMES BROWN ET LE BLACK POWER

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Mais le combat n’est pas fini et les Noirs vont encore en voir de toutes les couleurs
avant qu’un semblant d’égalité ne leur soit accordé. Cette bataille pour des droits
sera incarnée par un autre monument de la musique: James Brown. «Avant je cirais
des chaussures devant une station de métro, maintenant des stations de radio
m’appartiennent. Vous savez ce que c’est ça? C’est le Black power« . Reprenant une expression utilisée pour la première fois en 1954 par l’écrivain Richard Wright, Brown prône l’ascension sociale pour les noirs en se détachant de l’exploitation économique.
Son aura et son succès font sa fierté et il profite de sa célébrité pour crier haut et fort sa réussite.
Son image marque même les politiques qui le courtisent avidement. Le lendemain de
la mort de Martin Luther King, il fait un concert à Boston et tente de limiter les émeutes
par des appels au calme. Il sera remercié à la Maison Blanche par le président Johnson.
Mais James Brown prend le melon et finit par bouffer à tous les râteliers en soutenant Nixon puis Reagan. C’est tout bénéf puisque les politiques s’en servent comme d’un porte-voix et le défende. Gagnant-gagnant.

LE HIP-HOP EST DANS LA PLACE

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Quelques années plus tard, Reagan arrive au pouvoir, incarnant une Amérique sûre d’elle selon l’adage « America is back ». Il s’inspire de Thatcher pour relancer l’économie avec une politique de désengagement de l’état et de réduction des impôts. Mais les inégalités se creusent, la pauvreté augmente dans certains quartiers. Chômage, mortalité, criminalité, drogues et autres joyeusetés touchent particulièrement la population noire. Le Bronx devient LE Ghetto, « l’endroit à 15 minutes de Manhattan où même les flics ont peur de marcher« . Mais c’est aussi à ce moment-là que les galeries de New York glorifient le street-art qui émerge de cette violence. Basquiat et Warhol cartonnent.
La période voit aussi l’émergence d’un hip-hop bien éloigné du « delight » initial. Quand Grandmaster Flash et ses potos débarquent avec « The Message », la scène musicale est secouée. L’univers décrit dans cette chanson ressemble à un enfer où règne la drogue, la prostitution, la misère, l’ennui rythmé par la télévision, la violence et l’injustice. Ce son est scandé comme un ultimatum, en équilibre entre l’humanisme angoissé des années 1970 et le nihilisme du rap gangsta. C’est un traité pour la cause noire mais c’est aussi le monologue intérieur d’un homme qui lutte contre ses démons et qui tente de rester du bon côté de la force. The Message a établit une hiérarchie morale dans le Hip-Hop plaçant les artistes engagés au dessus des hédonistes et des voyous.

Mais le must du must en matière de mariage politique/musique, la consécration suprême, c’est le discours d’Obama en 2008, forgé à partir d’une chanson de Sam Cooke, chanteur de soul. L’ami Barack a bien compris que la musique était un vecteur puissant. Il s’inspire donc de chansons et va jusqu’à publier ses propres playlists.

Mixtape 009 [edition protest songs] by Apache on Mixcloud