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Une histoire du pouvoir à moitié vide et à moitié plein

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Un fantôme hante la démocratie : l’absence de ses fondements. La possibilité de condamner les élus (pour corruption, crime de guerre,…) ainsi que la capacité pour le peuple de ne pas reconduire ses représentants grâce aux élections témoigneraient du principe de (re)mise en question au cœur du régime démocratique.


Si l’on considère toutefois la symbolique du pouvoir comme lieu vide, est-ce pour autant qu’il faille le considérer comme un phénomène original lié exclusivement à la démocratie moderne ?

Oh bah un trône vide, en pleine rue de Rivoli!

Oh bah un trône vide, en pleine rue de Rivoli!

Il se trouve que dans la basilique Sainte-Marie-Majeure, à Rome, l’église Saint-Démétrius, à Mystra, l’église Saint-Priscus à Capoue ou encore dans la basilique Notre-Dame de l’Assomption à Torcello, nous retrouvons des mosaïques représentant des trônes vides. Ces motifs iconographiques, que l’on appelle « étimasie » (du grec « hetoimasia » qui veut dire « préparer »), attendent encore leurs exégètes.
Pour la plupart des historiens, le vide du trône se réfère davantage à la fonction du souverain, à sa dignitas, qu’à sa personne. En d’autres termes, la personne du souverain ne coïncide pas absolument avec sa fonction. Bossuet confirme cette intuition lorsqu’il avance dans sa Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture sainte, que « (…) le trône royal n’est pas le trône d’un homme mais le trône de Dieu même. « Dieu a choisi mon fils Salomon pour le placer dans le trône où règne le Seigneur sur Israël.  » [2]» Aussi le trône n’appartient-il pas au roi mais à Dieu, il ne peut donc être approprié. C’est pourquoi « Le titre de christ [et non de Dieu, NdA] est donné aux rois ; et on les voit partout appelés les christs ou les oints du Seigneur.[3] » Nous retrouvons donc déjà dans la tradition chrétienne une conception de la désincorporation du pouvoir que Lefort théorise pour caractériser la démocratie moderne.

SELLE D’ATTENTE

 

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Une autre raison théologique expliquant le vide du trône dans l’étimasie est la symbolisation de l’attente du retour du Christ, mais elle n’apporte pas grand-chose dans la conception même du pouvoir. Pour Agamben, « cela signifie qu’en réalité le centre du dispositif gouvernemental (…) est vide, n’est que sabbat et katapausis – et pourtant, ce désœuvrement est si essentiel pour la machine qu’il doit être assumé et gardé à tout prix en son centre sous la forme de la gloire.[4] » Autrefois la proclamation (Amen, « ainsi soit-il »), aujourd’hui la communication contribueraient à alimenter la gloire du pouvoir.

En se penchant sur la dimension apocalyptique, le trône vide paraît symboliser ce que le Christ révèle : le fondement anarchique du pouvoir et de la loi. Le Christ accomplit la loi pour mieux s’en délivrer, ce que Paul affirme de la façon suivante : « Le péché ne dominera pas sur vous, car vous n’êtes pas sous la loi, mais sous la grâce » (Romains 6.14) « Car toute la loi est accomplie dans une seule parole, celle-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Galates 5.14).
Autrement dit, aucun fondement de la loi ou du pouvoir ne peut tenir lieu de conscience morale à l’individu. C’est cette absence de fondement, ce lieu vide, que l’individu doit assumer pour mieux conquérir l’autonomie morale que nous retrouvons aux fondements de la modernité démocratique, caractérisée par la dissolution des repères de la certitude dont parle Lefort.

Cette généalogie chrétienne du lieu vide du pouvoir nous informe-t-elle pour autant quant à la viabilité et à la réalité de ce vide? Celui-ci est-il en mesure de conjurer réellement toute domination et toute appropriation substantielle du pouvoir?

L’OCCUPATION COMME PROTECTION

C’est ce que met en doute notamment l’ethnologue Pierre Clastres lorsqu’il évoque les dispositifs anti-pouvoir que l’on retrouve dans les sociétés sans Etat : le lieu du pouvoir y est assumé par un chef qui n’a aucun pouvoir coercitif. Au contraire, sa parole permet de tenir à distance toute velléité de domination par quelques-uns : « Si le lieu du pouvoir apparent est vide, alors peut-être n’importe quel zigoto va arriver de n’importe où et va leur dire: « C’est moi le chef, je commande ». Ils risquent d’être emmerdés, parce qu’il n’y a plus de chef du protocole, le porte-parole, l’homme qui fait les discours, pour dire: « Mais non, c’est moi ». » La parole, comme pouvoir, est ainsi circonscrite dans un lieu identifié : « On pourrait dire, en ramassant ça dans une formule, que quand le lieu du pouvoir est occupé, quand l’espace de la chefferie est rempli, il n’y a pas d’erreur possible, la société ne se trompera pas sur ce dont elle doit se méfier, puisque c’est là devant elle. Le danger visible, perceptible, est facile à conjurer, puisqu’on l’a sous les yeux. Quand la place est vide (et elle ne l’est jamais très longtemps), n’importe quoi est possible.
Si la société primitive fonctionne comme machine anti-pouvoir, elle fonctionnera d’autant mieux que le lieu du pouvoir possible est occupé.[5] » Le problème, dans les sociétés que décrit Pierre Clastres, est qu’elles baignent tellement dans le religieux que toute remise en question est inconcevable : si le chef empêche toute domination et toute division de la société en classes, il tient aussi lieu de clé de voûte de tout un système de codes et de rites qui ne peuvent être remis en question. Remettre en cause l’organisation sociale reviendrait à remettre en cause le cosmos et les forces de la nature qui sont autant de repères certains. L’absence d’autonomie se conjugue ici avec un pouvoir plein et l’absence de domination.

Comment dès lors allier la symbolique du lieu vide (que l’on retrouve en germe dans le christianisme et dont nos démocraties modernes sont les héritières) et l’absence de division et de domination (que l’on retrouve dans les sociétés sans Etat) ? C’est sans doute la problématique à laquelle nos démocraties devront se confronter pour déjouer les ruses d’une Histoire sans fin.   




[1] Claude Lefort, « Démocratie et avènement d’un lieu vide » in Le temps présent, Belin, 2007, p.465.

[2] Jacques Bénigne Bossuet, Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture sainte, Dalloz, 1709, 2003, p.57.

[3] Ibid., p.58.

[4] Giorgio Agamben, Le Règne et la Gloire, Seuil, 2008, p.362.

[5] Clastres, l’Anti-Mythes, n°9, 1975.