20130625

Le bœuf, le cheval, le poulet et le Capital

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C’est l’histoire d’une marchandise : une viande de cheval au parcours fou à qui l’on reproche en bout de course d’avoir usurpé la place d’une viande de bœuf.


Tout commence en Roumanie dans deux abattoirs qui exploitent la viande de cheval depuis que les canassons, obsolètes, ne servent plus de moyen de transport (notamment en raison d’un changement du code de la route). Un trader chypriote rachète ensuite en grande quantité la viande à bas prix, qu’il revend à un second trader au pays bas dont l’entreprise est domiciliée aux îles vierges britanniques. Ce dernier trader va revendre la marchandise à l’intermédiaire suivant qui est une société originaire de l’Aude spécialisée dans la fabrication et la commercialisation de produits à base de viande. Ensuite, une PME dont le siège social est à Metz va transformer le produit pour en faire un plat congelé. Un grand groupe alimentaire va enfin commercialiser la viande, avec l’aide de sous-traitants, qui sera vendue aux particuliers par les distributeurs.    

Ce qui est significatif dans cette affaire n’est pas la fraude (de la viande de cheval étiquetée viande de bœuf) mais le fait que le capitalisme est une économie instituée irrationnelle. Pourquoi passer par tant d’intermédiaires qui feront transiter la marchandise par plusieurs pays, souvent sans que cela n’apporte de valeur ajoutée, marchandise qui en plus n’est pas celle escomptée à l’arrivée ?

Ici le recours à Marx peut apporter quelques réponses, mais pas n’importe quel Marx. Nous observons depuis un moment un retour au jeune Marx des manuscrits de 1844 contre le Marx dogmatique, mais ce mouvement ne fait que redécouvrir dans quelques pages somme toute assez pauvres ce que les théoriciens anarchistes ont beaucoup plus richement développé. C’est bien le Marx du Capital qui demeure le plus stimulant, plus particulièrement dans ses développements sur le fétichisme de la marchandise. Nous noterons par ailleurs qu’Althusser, toujours marqué par une orthodoxie mortifère, mettait en garde contre cette partie, considérant dans la préface du Capital qu’il fallait si ce n’est en faire l’impasse, tout du moins la lire à la fin (bien qu’elle se situe précisément au début du Capital).

Tout un courant « critique de la valeur » (wertkritik), autour d’auteurs comme Moishe Postone, Anselm Jappe, Robert Kurz, ainsi que d’autres comme Alain Bihr, André Orléan ou Slavoj Zizek, ont néanmoins repris au sérieux les développements de Marx concernant le fétichisme de la marchandise.

Marx dans Le Capital montre le processus d’autonomisation et l’autovalorisation de la valeur. Il montre ainsi comment dans le capitalisme on passe de la marchandise au capital via la monnaie, puis du capital réel au capital fictif à travers la médiation du capital industriel, du capital marchand et du capital de prêt. En gros, Marx entend montrer que la valeur-capital tend à être perçue comme quelque chose de plus en plus autonome et de plus en plus détaché de son origine qu’est le travail. Cela est particulièrement significatif dans avec le capital porteur d’intérêt où l’argent produit de l’argent. Autrement dit, la valeur des choses semble de plus en plus détachée de l’institution humaine, comme si les marchandises, et plus encore les capitaux fictifs (titres de propriété, titres d’action) pouvaient s’entendre entre elles pour fixer leurs valeurs respectives. « Le capital est argent, le capital est marchandise ; mais en fait la valeur se présente ici comme une substance automatique, douée d’une vie propre qui, tout en échangeant ses formes sans cesse, change aussi de grandeur, et spontanément, en tant que valeur mère, produit une pousse nouvelle, une plus-value, et finalement s’accroît de sa propre vertu.[1] » Par toute une série de transformations, le capital devient ainsi de plus en plus éthéré, sa valeur semble échapper à tout processus d’institution et donc de contrôle. La marchandise semble alors se parer d’une étrange aura religieuse. C’est ce qui fait dire à Marx qu’« une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques.[2] »

Cependant, une simple profession d’athéisme ne suffit pas pour faire en sorte que la valeur des marchandises soit de nouveau consciemment instituée et contrôlée par les hommes. Les dieux sont là parce que, comme le dirait Lacan, ils sont « du réel ». Ce qui importe n’est pas tant la reconstitution d’une genèse de la « réification » afin de démontrer comment la croyance humaine a été transposée sur les choses mais bien plutôt l’analyse du sujet croyant et les modalités de transformation de cette croyance.  

 Pour illustrer cela, Zizek évoque l’histoire d’un homme qui se prend pour une graine et est envoyé dans un hôpital psychiatrique. Seulement, après avoir été relâché suite à sa guérison (se prenant pour un homme et plus pour une graine), il revient terrorisé à l’idée qu’un poulet puisse le manger. A son médecin qui ne comprend pas sa réaction, il lui explique : « Je sais bien que je suis un homme, mais le poulet, lui, le sait-il ? ». Nous retrouvons exactement le même schéma avec le fétichisme de la marchandise. Le problème ne tient pas tant au fait de prendre conscience que les marchandises sont en réalité l’expression des rapports sociaux (comme l’homme se rendant compte qu’il n’est pas une graine) mais de croire que bien qu’en ayant conscience de cela, les marchandises se comportent toujours comme des objets magiques (comme le poulet), fonctionnant et vivant indépendamment de l’homme. Marx avait déjà perçu cet aspect lorsqu’il évoquait des marchandises parlant entre elles : « Si les marchandises pouvaient parler, elles diraient : Notre valeur d’usage peut bien intéresser les hommes. Mais nous, en tant que choses, elle ne nous regarde guère. Ce qui nous revient, de notre point de vue des choses, c’est notre valeur : le commerce que nous entretenons en tant que choses marchandes le montre assez. Nous ne nous référons les unes aux autres qu’en tant que valeurs d’échange. »[3] Tout l’enjeu consiste donc non pas tant à convaincre le sujet que le fétiche. « Il ne s’agit pas de changer notre manière de parler des marchandises, mais de changer la manière dont les marchandises parlent entre elles… »[4] Et éventuellement de faire en sorte que le poulet ne mange pas la graine.

 



[1] K.Marx, Le capital, I, Gallimard, 1963, p.248.

[2] K.Marx, Le Capital, I, Paris, Garnier Flammarion 1969,p.68.

[3] Karl Marx, Le Capital, Paris, Quadrige/PUF, 1993, Livre I, p.95. Cité par Zizek dans La parallaxe, p.95.

[4] Zizek, La parallaxe, p.95.