20130617

Prisons : et si on faisait sauter les barreaux

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Il était une fois, près de Bastia sur l’île de beauté, une prison à ciel ouvert s’étendant sur plus de 1400 hectares de plages et de forêts…
Le Centre de détention de Casabianda n’est pas une prison comme les autres, on n’y trouve ni mur d’enceinte, ni miradors et l’entrée est signalée par une simple barrière. Village de vacances pour violeurs ou prison modèle ?


Casabianda. C’est la plus importante ferme d’élevage en Corse. C’est aussi le premier fournisseur de bois de chauffage de l’île. C’est enfin une prison.
Une prison unique en son genre, essentiellement tournée vers la réinsertion par le travail. À part la présence de caméras et d’une trentaine de surveillants, rien ne rappelle une prison classique.

UNE PRISON SANS BARREAUX

Le jour de sa libération, Yvon revient sur son arrivée à Casabianda. Pour lui, ce fût un choc. Dès la descente d’avion, on vous enlève les menottes, « on comprend pas ». En arrivant à Casabianda, vous vous retrouvez face à la mer et vous vous dites :

« Ils se sont trompés de route, c’est pas possible ! ».

Et puis contrairement aux autres établissements pénitentiaires, ici, les surveillants vous serrent la main, vous parlent.

« C’est le seul établissement où les détenus sont contents de voir arriver le surveillant ».

La directrice de Casabianda, Claire Doucet, le dit aussi : en arrivant, tous sont perturbés, détenus comme surveillants.

Les règles de vie en effet sont bien différentes. Les détenus portent la clé de leur cellule autour du cou, cellule individuelle de 12 m2 qu’ils aménagent comme ils le souhaitent avec leurs affaires personnelles, et qu’ils appellent plus facilement leur « chambre ». Ni barreaux à la fenêtre, ni œilleton à la porte. Seul le bâtiment d’habitation est fermé la nuit.

Les surveillants ne sont pas armés, les détenus, eux, ont droit aux opinels, aux tournevis… Un jour, pour bizuter un nouveau, les surveillants lui ont demandé d’inspecter les cellules, il est revenu avec un sac chargé d’objets illicites en détention. Pour finir, il a dû faire le chemin inverse et remettre chacun des objets saisis à leur place !

LA RÉINSERTION PAR LE TRAVAIL

La vie à Casabianda étant rythmée et organisée autour du travail, les journées commencent à 6h et le retour en cellule ne se fait que vers 19h ou 20h en été. Là aussi, on est très loin d’une journée de détention classique.

« Grâce à la liberté dont on jouit, j’ai regagné en autonomie. J’ai aussi retrouvé un peu ma dignité, il n’y a pas d’œilleton aux portes des cellules et les gardiens vous disent bonjour. Ici, je suis redevenu un être humain. »

Les détenus passent leur journée au travail, ils sont bergers, éleveurs, conducteurs de tracteur, travaillent à la découpe du bois ou à la fabrique de biscuits corses.  Leur seule contrainte est de se rendre aux trois appels par jour. Rien à voir donc avec les maisons d’arrêt où tous sont passés avant d’arriver à Casabianda : là-bas, on ne peut apercevoir le ciel qu’au cours des deux heures de promenade quotidienne.

CLUB MED POUR VIOLEURS ?

Avec des règles de sécurité aussi souples, Casabianda n’accueille qu’une catégorie de détenus bien spécifique. Tous sont volontaires, et leur dossier ne sera retenu que si certaines conditions sont remplies. La directrice de l’établissement s’en explique : « Les prisonniers sont triés sur le volet et savent qu’ils ont l’obligation de se mettre au travail, sinon ils repartent aussitôt. Cela ne se négocie pas. Avant leur transfert, une étude psychologique et pénale de leur situation a été menée. »

En réalité, les détenus de Casabianda sont pour l’essentiel des « pointeurs », des délinquants sexuels en fin de peine. « Ce sont à 80 % des délinquants sexuels et dans 70% des cas, il s’agit d’affaires intrafamiliales. Les autres ont commis le plus souvent des crimes de sang. » rappelle la directrice. 

Cet établissement a été pensé pour les délinquants sexuels, régulièrement victimes de sévices dans les établissements de droit commun. Ici, ils se sentent mieux protégés contre d’éventuelles violences.

Le profil des délinquants sexuels est enfin bien adapté à ce type d’établissements plus ouverts : « Les délinquants sexuels ne sont généralement pas en révolte contre la société. La plupart travaillaient, avaient une vie sociale »[1].

Dès lors, Casabianda est une prison controversée. De la part des riverains tout d’abord. De manière générale aussi, ses détracteurs réduisant ainsi l’établissement à « un village – vacances pour violeurs »…

MIRAGE OU VÉRITABLE ALTERNATIVE À LA PRISON CLASSIQUE ?

En tant que lieu de privation de liberté, Casabianda fonctionne très bien, on ne recense qu’une tentative d’évasion au cours de ces vingt dernières années. Surtout, cet établissement offre aux détenus des conditions de détention compatibles avec les exigences européennes en matière de respect de la dignité humaine.

Grâce au travail et au suivi psychologique, le passage par Casabianda est également censé prévenir la récidive. Au jour de sa libération, Yvon, condamné pour infraction sexuelle, explique son évolution depuis son arrivée dans l’établissement :

« J’ai un bien être que j’ai trouvé, que j’avais pas avant, j’ai fait un suivi psychologique, j’ai beaucoup évolué. Avant, je ne communiquais pas. J’ai compris pourquoi j’en suis arrivé là. »

Mais voilà, cette prison modèle ne fait pas de miracles non plus. Émile Louis y a en effet séjourné en 1983 après une première condamnation pour attentat à la pudeur. Cela ne l’a pas empêché, après sa libération, de se rendre coupable du viol et du meurtre de sept jeunes filles handicapées mentales.

Enfin, si Casabianda est une alternative au système carcéral classique, il est clair cependant que ce modèle de prison ne doit son existence qu’à la présence d’établissements pénitentiaires de droit commun. C’est précisément parce que les détenus ont tous déjà subi un emprisonnement dans un établissement classique, que Casabianda fonctionne. Ils savent que tout écart de comportement les y reconduira immédiatement…

 

Toujours est-il que Casabianda est aujourd’hui le seul exemple de prison à ciel ouvert en Europe. Les autorités devraient certainement s’y intéresser de plus près car l’absence d’évasion est bien la preuve que l’on peut offrir aux personnes privées de liberté des conditions de détention beaucoup plus respectueuses de leurs droits fondamentaux.

 


[1] J‐M. Décugis, C. Labbé et O. Recasens in « Délinquants sexuels : La prison sans barreaux »